1ère à télécharger: UTOPIE

Thomas More Utopie_1518. Livre second

" L'île d'Utopie a deux cent mille pas dans sa plus grande largeur, située à la partie moyenne. Cette largeur se rétrécit graduellement et symétriquement du centre aux deux extrémités, en sorte que l'île entière s'arrondit en un demi-cercle de cinq cents miles de tour, et présente la forme d'un croissant, dont les cornes sont éloignées de onze mille pas environ.
" La mer comble cet immense bassin ; les terres adjacentes qui se développent en amphithéâtre y brisent la fureur des vents, y maintiennent le flot calme et paisible et donnent à cette grande masse d'eau l'apparence d'un lac tranquille. Cette partie concave de l'île est comme un seul et vaste port accessible aux navires sur tous les points.
" L'entrée du golfe est dangereuse, à cause des bancs de sable d'un côté, et des écueils de l'autre. Au milieu s'élève un rocher visible de très loin, et qui pour cela n'offre aucun danger. Les Utopiens y ont bâti un fort, défendu par une bonne garnison. D'autres rochers, cachés sous l'eau, tendent des pièges inévitables aux navigateurs. Les habitants seuls connaissent les passages navigables, et c'est avec raison qu'on ne peut pénétrer dans ce détroit sans avoir un pilote utopien à son bord. Encore cette précaution serait-elle insuffisante, si des phares échelonnés sur la côte n'indiquaient la route à suivre. La simple transposition de ces phares suffirait pour détruire la flotte la plus nombreuse, en lui donnant une fausse direction.
" A la partie opposée de l'île, on trouve des ports fréquents, et l'art et la nature ont tellement fortifié les côtes qu'une poignée d'hommes pourrait empêcher le débarquement d'une grande armée.
" S'il faut en croire des traditions, pleinement confirmées, du reste, par la configuration du pays, cette terre ne fut pas toujours une île. Elle s'appelait autrefois Abraxa, et tenait au continent ; Utopus s'en empara et lui donna son nom.
" Ce conquérant eut assez de génie pour humaniser une population grossière et sauvage, et pour en former un peuple qui surpasse aujourd'hui tous les autres en civilisation. Dès que la victoire l'eut rendu maître de ce pays, il fit couper un isthme de quinze mille pas, qui le joignait au continent ; et la terre d'Abraxa devint ainsi l'île d'Utopie. Utopus employa à l'achèvement de cette ½uvre gigantesque les soldats de son armée aussi bien que les indigènes, afin que ceux-ci ne regardassent pas le travail imposé par le vainqueur comme une humiliation et un outrage. Des milliers de bras furent donc mis en mouvement, et le succès couronna bientôt l'entreprise. Les peuples voisins en furent frappés d'étonnement et de terreur, eux qui au commencement avaient traité cet ouvrage de vanité et de folie.
" L'île d'Utopie contient cinquante-quatre villes spacieuses et magnifiques. Le langage, les m½urs, les institutions, les lois y sont parfaitement identiques. Les cinquante-quatre villes sont bâties sur le même plan, et possèdent les mêmes établissements, les mêmes édifices publics, modifiés suivant les exigences des localités. La plus courte distance entre ces villes est de vingt-quatre miles, la plus longue est une journée de marche à pied.
" Tous les ans, trois vieillards expérimentés et capables sont nommés députés par chaque ville, et se rassemblent à Amaurote, afin d'y traiter les affaires du pays. Amaurote est la capitale de l'île ; sa position centrale en fait le point de réunion le plus convenable pour tous les députés.
" Un minimum de vingt mille pas de terrain est assigné à chaque ville pour la consommation et la culture. En général, l'étendue du territoire est proportionnelle à l'éloignement des villes. Ces heureuses cités ne cherchent pas à reculer les limites fixées par la loi. Les habitants se regardent comme les fermiers, plutôt que comme les propriétaires du sol.
" Il y a, au milieu des champs, des maisons commodément construites, garnies de toute espèce d'instruments d'agriculture, et qui servent d'habitations aux armées de travailleurs que la ville envoie périodiquement à la campagne.
" La famille agricole se compose au moins de quarante individus, hommes et femmes, et de deux esclaves. Elle est sous la direction d'un père et d'une mère de famille, gens graves et prudents.
" Trente familles sont dirigées par un philarque.
" Chaque année, vingt cultivateurs de chaque famille retournent à la ville ; ce sont ceux qui ont fini leurs deux ans de service agricole. Ils sont remplacés par vingt individus qui n'ont pas encore servi. Les nouveaux venus reçoivent l'instruction de ceux qui ont déjà travaillé un an à la campagne, et, l'année suivante, ils deviennent instructeurs à leur tour. Ainsi, les cultivateurs ne sont jamais tout à la fois ignorants et novices, et la subsistance publique n'a rien à craindre de l'impéritie des citoyens chargés de l'entretenir.
" Ce renouvellement annuel a encore un autre but, c'est de ne pas user trop longtemps la vie des citoyens dans les travaux matériels et pénibles. Cependant, quelques-uns prennent naturellement goût à l'agriculture, et obtiennent l'autorisation de passer plusieurs années à la campagne.
" Les agriculteurs cultivent la terre, élèvent les bestiaux, amassent du bois, et transportent les approvisionnements à la ville voisine, par eau ou par terre. Ils ont un procédé extrêmement ingénieux pour se procurer une grande quantité de poulets : ils ne livrent pas aux poules le soin de couver leurs ½ufs ; mais ils les font éclore au moyen d'une chaleur artificielle convenablement tempérée. Et, quand le poulet a percé sa coque, c'est l'homme qui lui sert de mère, le conduit et sait le reconnaître. Ils élèvent peu de chevaux, et encore ce sont des chevaux ardents, destinés à la course, et qui n'ont d'autre usage que d'exercer la jeunesse à l'équitation.
" Les b½ufs sont employés exclusivement à la culture et au transport. Le b½uf, disent les Utopiens, n'a pas la vivacité du cheval, mais il le surpasse en patience et en force ; il est sujet à moins de maladies, il coûte moins à nourrir, et quand il ne vaut plus rien au travail, il sert encore pour la table.
" Les Utopiens convertissent en pain les céréales ; ils boivent le suc du raisin, de la pomme, de la poire ; ils boivent aussi l'eau pure ou bouillie avec le miel et la réglisse qu'ils ont en abondance.
" La quantité de vivres nécessaire à la consommation de chaque ville et de son territoire est déterminée de la manière la plus précise. Néanmoins, les habitants ne laissent pas de semer du grain et d'élever du bétail, beaucoup au-delà de cette consommation. L'excédent est mis en réserve pour les pays voisins.
" Quant aux meubles, ustensiles de ménage, et autres objets qu'on ne peut se procurer à la campagne, les agriculteurs vont les chercher à la ville. Ils s'adressent aux magistrats urbains, qui les leur font délivrer sans échange ni retard. Tous les mois ils se réunissent pour célébrer une fête.
" Lorsque vient le temps de la moisson, les philarques des familles agricoles font savoir aux magistrats des villes combien de bras auxiliaires il faut leur envoyer ; des nuées de moissonneurs arrivent, au moment convenu, et, si le ciel est serein, la récolte est enlevée presque en un seul jour. "





Rabelais, Gargantua_1532 : l'abbaye de Thélème
“ Fay ce que vouldras ”, chapitre LVII.


Comment estoient reigles les Thelemites à leur maniere de vivre
Toute leur vie estoit employée non par loix, statuz ou reigles, mais selon leur vouloir & franc arbitre.
Se levoient du lict quand bon leur sembloit, beuvoient, mangeoient, travailloient, dormoient quand le desir leur venoit ; nul ne les esueilloit, nul ne les parforcoit ny à boyre, ni à manger, ny à faire chose aultre quelconques. Ainsi l'avoit estably Gargantua. En leur reigle n'estoit que ceste clause
FAY CE QUE VOULDRAS,
Parce que gents liberes, bien nayz, bien instruictz, conversants en compaignies honnestes, ont par nature ung instinct & aguillon, qui tousjours les poulse à faictz vertueux et retire de vice, lequel ilz nommoient honneur ". Iceulx, quad par vile subjection & contraincte sont deprimez & asservuiz detournent la noble affection, par laquelle à vertu frachement tendoient, à deposer & enfraindre ce joug de servitude ; car nous entreprenons tousjours choses defendues & convoytons ce qui nous est denié.
Par ceste liberté entrarent en louable emulation de faire tous ce qu'a ung seul voyaient plaire. Si quelqu'ung ou quelcune disoit : " Beuvons, " touts buvoient ; si disoit : " Jouons, " touts jouoient ; si disoit : " Allons à l'esbat es champs, " touts y alloient. Si c'estoit pour voller ou chasser, les dames, montées sus belles hacquenées avecq' leurs palefory gorrier, sus le poing, mignonnement engantelé, portoient chascune ou ung espavier, ou ung laneret, ou ung esmerillon. Les hommes portoient les aultres oyseaulx.
Tant noblement estoient aprins qu'il n'estoit entre eulx celluy ne celle qui ne sceust lire, escripre, chanter, jouer d'instruments harmonieux, parler de cinq et six langaiges, & en icelles composer tant en carme, qu'en oraison solue. Jamais ne furent veuz chevaliers tant preux, tant galants, tant dextres à pied & à cheval, plus verts, mieulx remuants, mieulx maniants touts bastons, que là estoient, jamais ne furent veues dames tant propres, tant mignonnes, moins fascheuses, plus doctes à la main, à lagueille, à tout acte muliebre honneste & libere, que là estoient.
Par ceste raison, quand le temps venu estoit qu'aulcun d'icelle abbaye, ou à la requeste de ses parenst, ou pour aultres causes, voulust yssir hors, avecq' soy il emmenoit une des dames, celle laquelle l'auroit prins pour son devot, & estoient ensemble maries ; et si bien avoient vescu àTheleme en devotion & amytié, encores mieulx la continuoient ilz en mariage : & aultat s'entreaymoient ilz à la fin de leurs jours comme le premier de leurs nopces.
Je ne veulx oublier vous descripre ung enigme qui fut trouvé aux fondemens de l'abbaye en une grande lame de bronze. Tel estoit comme s'ensuyt.




Montesquieu, Lettres persanes _1721, Lettre XII : “ Les Troglodytes ”.,


Usbek au même, à Ispahan
Tu as vu, mon cher Mirza, comment les Troglodytes périrent par leur méchanceté même, et furent les victimes de leurs propres injustices. De tant de familles, il n'en resta que deux qui échappèrent aux malheurs de la Nation. Il y avait dans ce pays deux hommes bien singuliers : ils avaient de l'humanité ; ils connaissait la justice ; ils aimaient la vertu._Autant liés par la droiture de leur c½ur que par la corruption de celui des autres, ils voyaient la désolation générale, et ne la ressentaient que par la pitié : c'était le motif d'une union nouvelle. Ils travaillaient avec une sollicitude commune pour l'intérêt commun ; ils n'avaient de différends que ceux qu'une douce et tendre amitié faisait naître ; et, dans l'endroit du pays le plus écarté, séparés de leurs compatriotes indignes de leur présence, ils menaient une vie heureuse et tranquille. La terre semblait produire d'elle-même, cultivée par ces vertueuses mains._Ils aimaient leurs femmes, et ils en étaient tendrement chéris. Toute leur attention était d'élever leurs enfants à la vertu. Ils leur représentaient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes et leur mettaient devant les yeux cet exemple si triste ; ils leur faisaient surtout sentir que l'intérêt des particuliers se trouve toujours dans l'intérêt commun ; que vouloir s'en séparer, c'est vouloir se perdre ; que la vertu n'est point une chose qui doive nous coûter ; qu'il ne faut point la regarder comme un exercice pénible ; et que la justice pour autrui est une charité pour nous._Ils eurent bientôt la consolation des pères vertueux, qui est d'avoir des enfants qui leur ressemblent. Le jeune peuple qui s'éleva sous leurs yeux s'accrut par d'heureux mariages : le nombre augmenta, l'union fut toujours la même ; et la vertu, bien loin de s'affaiblir dans la multitude, fut fortifiée, au contraire, par un plus grand nombre d'exemples._Qui pourrait représenter ici le bonheur de ces Troglodytes ? Un peuple si juste devait être chéri des dieux. Dès qu'il ouvrit les yeux pour les connaître, il apprit à les craindre, et la religion vint adoucir dans les m½urs ce que la nature y avait laissé de trop rude._Ils instituèrent des fêtes en l'honneur des dieux : les jeunes filles ornées de fleurs, et les jeunes garçons les célébraient par leurs danses et par les accords d'une musique champêtre. On faisait ensuite des festins où la joie ne régnait pas moins que la frugalité._C'était dans ces assemblées que parlait la nature naïve ; c'est là qu'on apprenait à donner le c½ur et à le recevoir ; c'est là que la pudeur virginale faisait en rougissant un aveu surpris, mais bientôt confirmé par le consentement des pères ; et c'est là que les tendres mères se plaisaient à prévoir de loin une union douce et fidèle._On allait au temple pour demander les faveurs des dieux ; ce n'était pas les richesses et une onéreuse abondance : de pareils souhaits étaient indignes des heureux Troglodytes ; ils ne savaient les désirer que pour leurs compatriotes. Ils n'étaient au pied des autels que pour demander la santé de leurs pères, l'union de leurs frères, la tendresse de leurs femmes, l'amour et l'obéissance de leurs enfants. Les filles y venaient apporter le tendre sacrifice de leur c½ur, et ne leur demandaient d'autre grâce que celle de pouvoir rendre un Troglodyte heureux._Le soir, lorsque les troupeaux quittaient les prairies, et que les b½ufs fatigués avaient ramené la charrue, ils s'assemblaient, et, dans un repas frugal, ils chantaient les injustices des premiers Troglodytes et leurs malheurs, la vertu renaissante avec un nouveau peuple, et sa félicité. Ils célébraient les grandeurs des dieux, leurs faveurs toujours présentes aux hommes qui les implorent, et leur colère inévitable à ceux qui ne les craignent pas ; ils décrivaient ensuite les délices de la vie champêtre et le bonheur d'une condition toujours parée de l'innocence. Bientôt ils s'abandonnaient à un sommeil que les soins et les chagrins n'interrompaient jamais._La nature ne fournissait pas moins à leurs désirs qu'à leurs besoins. Dans ce pays heureux, la cupidité était étrangère : ils se faisaient des présents où celui qui donnait croyait toujours avoir l'avantage. Le peuple troglodyte se regardait comme une seule famille ; les troupeaux étaient presque toujours confondus ; la seule peine qu'on s'épargnait ordinairement, c'était de les partager.

D'Erzeron, le 6 de la lune de Gemmadi 2 1711





Voltaire, Candide ou l'Optimisme, 1759, Chapitre dix-huitième
Ce qu'ils virent dans le pays d'Eldorado


Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient, et en moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de la capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut, et de cent de large; il est impossible d'exprimer quelle en était la matière. On voit assez quelle supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable que nous nommons or et pierreries._Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d'un tissu de duvet de colibri; après quoi les grands officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à l'appartement de Sa Majesté au milieu de deux files, chacune de mille musiciens, selon l'usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s'y prendre pour saluer Sa Majesté: si on se jetait à genoux ou ventre à terre; si on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière; si on léchait la poussière de la salle; en un mot, quelle était la cérémonie. "L'usage, dit le grand officier, est d'embrasser le roi et de le baiser des deux côtés." Candide et Cacambo sautèrent au cou de Sa Majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper. _En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu'aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau-rose, celles de liqueurs de canne de sucre qui coulaient continuellement dans de grandes places pavées d'une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du gérofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement; on lui dit qu'il n'y en avait point, et qu'on ne plaidait jamais. Il s'informa s'il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir; ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille pas, toute pleine d'expériences de physique. _Après avoir parcouru toute l'après-dînée à peu près la millième partie de la ville, on les ramena chez le roi. Candide se mit à table entre Sa Majesté, son valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit meilleure chère, et jamais on n'eut plus d'esprit à souper qu'en eut Sa Majesté.



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# Gepost op zaterdag 10 oktober 2009, 02u26

1ère à télécharger

JEAN DE LA FONTAINE,
« La Cour du Lion » Livre VII, 6

Sa Majesté Lionne un jour voulut connaître
De quelles nations le ciel l'avait fait maître.
Il manda donc par Députés
Ses Vassaux de toute nature,
Envoyant de tous les côtés
Une circulaire écriture ,
Avec son sceau. L'écrit portait
Qu'un mois durant le Roi tiendrait
Cour plénière, dont l'ouverture
Devait être un fort grand festin,
Suivi des tours de Fagotin.
Par ce trait de magnificence
Le Prince à ses sujets étalait sa puissance.
En son Louvre il les invita.
Quel Louvre! un vrai charnier, dont l'odeur se porta
D'abord au nez des gens. L'Ours boucha sa narine:
Il se fût bien passé de faire cette mine,
Sa grimace déplut. Le Monarque irrité
L'envoya chez Pluton faire le dégoûté.
Le Singe approuva fort cette sévérité,
Et flatteur excessif, il loua la colère
Et la griffe du Prince, et l'Antre, et cette odeur:
Il n'était ambre, il n'était fleur,
Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie
Eut un mauvais succès, et fut encor punie.
Ce Monseigneur du Lion-là
Fut parent de Caligula .
Le Renard étant proche: Or cà, lui dit le sire,
Que sens-tu? dis-le moi : parle sans déguiser.
L'autre aussitôt de s'excuser,
Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire
Sans odorat ; bref, il s'en tire.
Ceci vous sert d'enseignement :
Ne soyez à la Cour, si vous voulez y plaire,
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère ;
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.




"La laitière et le pot au lait" Livre VII, fable 9

Perrette, sur sa tête ayant un Pot au lait
Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;
Ayant mis ce jour-là pour être plus agile
Cotillon simple, et souliers plats.
Notre Laitière ainsi troussée
Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait, en employait l'argent,
Achetait un cent d' ½ufs, faisait triple couvée ;
La chose allait à bien par son soin diligent.
Il m'est, disait-elle, facile
D'élever des poulets autour de ma maison :
Le Renard sera bien habile,
S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s'engraisser coûtera peu de son ;
Il était quand je l'eus de grosseur raisonnable ;
J'aurai le revendant de l'argent bel et bon ;
Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?
Perrette là-dessus saute aussi, transportée.
Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;
La Dame de ces biens, quittant d'un oeil marri
Sa fortune ainsi répandue,
Va s'excuser à son mari
En grand danger d'être battue.
Le récit en farce en fut fait ;
On l' appela le Pot au lait.

Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous ?
Chacun songe en veillant, il n'est rien de plus doux :
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
Je m écarte, je vais détrôner le Sophi ;
On m'élit Roi, mon peuple m'aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Je suis gros Jean (9) comme devant.



Montesquieu, Lettres persanes, lettre XXIV, 1721
RICA A IBBEN
A Smyrne

Le roi de France est le plus puissant prince de l'Europe. Il n'a point de mines d'or comme le roi d'Espagne son voisin; mais il a plus de richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur à vendre; et, par un prodige de l'orgueil humain, ses troupes se trouvaient payées, ses places munies, et ses flottes équipées.
D'ailleurs ce roi est un grand magicien: il exerce son empire sur l'esprit même de ses sujets; il les fait penser comme il veut. S'il n'a qu'un million d'écus dans son trésor et qu'il en ait besoin de deux, il n'a qu'à leur persuader qu'un écu en vaut deux, et il le croient. S'il a une guerre difficile à soutenir, et qu'il n'ait point d'argent, il n'a qu'à leur mettre dans la tête qu'un morceau de papier est de l'argent, et ils en sont aussitôt convaincus. Il va même jusqu'à leur faire croire qu'il les guérit de toutes sortes de maux en les touchant, tant est grande la force et la puissance qu'il a sur les esprits.
Ce que je dis de ce prince ne doit pas t'étonner: il y a un autre magicien plus fort que lui, qui n'est pas moins maître de son esprit qu'il l'est lui-même de celui des autres. Ce magicien s'appelle le pape: tantôt il lui fait croire que trois ne sont qu'un; que le pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du vin, et mille autres choses de cette espèce.
Et, pour le tenir toujours en haleine et ne point lui laisser perdre l'habitude de croire, il lui donne de temps en temps, pour l'exercer, de certains articles de croyance. IL y a deux ans qu'il lui envoya un grand écrit qu'il appela constitution, et voulut obliger, sous de grandes peines, ce prince et ses sujets de croire tout ce qui y était contenu. Il réussit à l'égard du prince, qui se soumit aussitôt, et donna l'exemple à ses sujets; mais quelques-uns d'entre eux se révoltèrent, et dirent qu'ils ne voulaient rien croire de tout ce qui était dans cet écrit.

De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712
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# Gepost op vrijdag 25 september 2009, 09u54

1ère : à télécharger

LES CARACTÈRES de La Bruyère
1688
Chapitre « De la Cour »

74- L'on parle d'une région où les vieillards sont galants, polis et civils ; les jeunes gens au contraire, durs, féroces, sans m½urs ni politesse : ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un âge où l'on commence ailleurs à la sentir ; ils préfèrent des repas, des viandes, et des amours ridicules. Celui-là chez eux est sobre et modéré, qui ne s'enivre que de vin : l'usage trop fréquent qu'ils en ont fait le leur a rendu insipide ; ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes ; il ne manque à leur débauche que de boire de l'eau-forte. Les femmes du pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu'elles croient servir à les rendre belles : leur coutume est de peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules, qu'elles étalent avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles craignaient de cacher l'endroit par où elles pourraient plaire, ou de ne pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette contrée ont une physionomie qui n'est pas nette, mais confuse, embarrassée dans une épaisseur de cheveux étrangers, qu'ils préfèrent aux naturels et dont ils font un long tissu pour couvrir leur tête : il descend à la moitié du corps, change les traits, et empêche qu'on ne connaisse les hommes à leur visage. Ces peuples d'ailleurs ont leur Dieu et leur roi : les grands de la nation s'assemblent tous les jours, à une certaine heure, dans un temple qu'ils nomment église ; il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur Dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu'ils appellent saints, sacrés et redoutables ; les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers le roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le c½ur appliqués. On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination car ce peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment *** ; il est à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus d'onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.







Victor Hugo
« Fable ou Histoire » (III, 3)


Un jour, maigre et sentant un royal appétit,
Un singe d'une peau de tigre se vêtit.
Le tigre avait été méchant, lui, fut atroce.
Il avait endossé le droit d'être féroce.
Il se mit à grincer des dents, criant : « Je suis
Le vainqueur des halliers, le roi sombre des nuits ! »
Il s'embusqua, brigand des bois, dans les épines ;
Il entassa l'horreur, le meurtre, les rapines,
Egorgea les passants, dévasta la forêt,
Fit tout ce qu'avait fait la peau qui le couvrait.
Il vivait dans un antre, entouré de carnage.
Chacun, voyant la peau, croyait au personnage.
Il s'écriait, poussant d'affreux rugissements :
Regardez, ma caverne est pleine d'ossements ;
Devant moi tout recule et frémit, tout émigre,
Tout tremble ; admirez-moi, voyez, je suis un tigre !
Les bêtes l'admiraient, et fuyaient à grands pas.
Un belluaire vint, le saisit dans ses bras,
Déchira cette peau comme on déchire un linge,
Mit à nu ce vainqueur, et dit : « Tu n'es qu'un singe ! »





Lettres philosophiques de Voltaire, 1734.
Huitième Lettre

(...) La nation anglaise est la seule de la terre qui soit parvenue à régler le pouvoir des rois en leur résistant, et qui, d'efforts en efforts, ait enfin établi ce gouvernement sage où le Prince, tout-puissant pour faire du bien, a les mains liées pour faire le mal, où les seigneurs sont grands sans insolence et sans et où le peuple partage le gouvernement sans confusion.

La Chambre des Pairs et celle des Communes sont les arbitres de la nation, le Roi est le sur-arbitre. Cette balance manquait aux Romains : les grands et le peuple étaient toujours en division à Rome, sans qu'il y eût un pouvoir mitoyen qui pût les accorder. Le Sénat de Rome, qui avait l'injuste et punissable orgueil de ne vouloir rien partager avec les plébéiens, ne connaissait d'autre secret, pour les éloigner du gouvemement, que de les occuper toujours dans les guerres étrangères. Ils regardaient le peuple comme une bête féroce qu'il fallait lâcher sur leurs voisins de peur que'elle ne dévorât ses maîtres. Ainsi le plus grand défaut du gouvernement des Romains en fit des conquérants ; c'est parce qu'ils étaient malheureux chez eux qu'ils devinrent les maîtres du monde, jusqu'à ce qu'enfin leurs divisions les rendirent esclaves.

Le gouvernement d'Angleterre n'est point fait pour un si grand éclat, ni pour une fin si funeste ; son but n'est point la brillante folie de faire des conquêtes, mais d'empêcher que ses voisins n'en fassent. Ce peuple n'est pas seulement jaloux de sa liberté, il l'est encore de celle des autres. Les Anglais étaient acharnés contre Louis XIV, uniquement parce qu'ils lui croyaient de l'ambition. Ils lui ont fait la guerre de gaieté de coeur, assurément sans aucun intérêt.

Il en a coûté sans doute pour établir la liberté en Angleterre ; c'est dans des mers de sang qu'on a noyé l'idole du pouvoir despotique ; mais les Anglais ne croient point avoir acheté trop cher de bonnes lois. Les autres nations n'ont pas eu moins de troubles, n'ont pas versé moins de sang qu'eux ; mais ce sang ont répandu pour la cause de leur liberté n'a fait que cimenter leur servitude. (...)
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# Gepost op zaterdag 05 september 2009, 07u48

TLEU / sujets bac ds les académies

Je viens de recevoir les sujets de littérature Amérique du Nord; les voici:

Les Liaisons dangereuses :

1. Quel rôle joue la religion joue-t-elle dans les relations entre Valmont et Tourvel ?
2. Quel est l'intérêt de la forme épistolaire dans le roman et son adaptation par Frears ?

Roméo et Juliette :

1. Quelle utilisation Shakespeare fait-il du registre comique?
2. La mort des héros est-elle un échec de leur aventure ?


Liban:
le choix entre deux sujets sur Les Liaisons dangereuses et deux autres sur Le Guépard. Pour ce qui est du 1er choix, le sujet sur 8 points portait sur le rôle de Danceny dans la trame romanesque, alors que le sujet sur 12 points demandait une réflexion sur la théâtralité dans le roman et dans le film. S'agissant du second choix, le sujet sur 8 points proposait une réflexion sur le personnage de Concetta, pendant que le sujet sur 12 points portait sur les différentes fonctions de la Nature dans le roman de Lampedusa.

# Gepost op zaterdag 06 juni 2009, 07u38

TLEU/ La religieuse de Diderot

Exposé : La Religieuse de Diderot / Les Liaisons Dangereuses de Laclos



PLAN



Introduction

- Présentation de l'auteur (Laura)
- Présentation de l'½uvre : résumé et genèse (Margaux)


I - Image et condition de la femme

a) Le manque d'éducation (Laura)
b) Le manque de liberté (Margaux)


II- L'époque et ses m½urs

a) Des mondes clos (Laura)
b) Le scandale (Margaux)


Présentation de l'auteur

Denis Diderot, né en 1713 à Langres et mort en 1784 à Paris est un écrivain, philosophe et encyclopédiste français. Il suit ses études chez les Jésuites, puis au lycée Louis-Le-Grand et devient maître ès Art en 1732. Il mène jusqu'à son mariage, en 1743, une vie de bohême qui lui fait perdre la foi. Pendant cette période, il fait la connaissance de Jean-Jacques Rousseau. En 1747, il est chargé par le libraire Le Breton de diriger avec d'Alembert les travaux de l'Encyclopédie. En parallèle à l'Encyclopédie, Diderot poursuit son oeuvre littéraire tout en menant une vie éclectique et tumultueuse. Ses romans, ses critiques et ses essais philosophiques, dont une grande partie ne sera publiée qu'après sa mort, montrent le souci de définir la véritable nature de l'homme et sa place dans le monde. Diderot propose une morale universelle assise, non pas sur Dieu, mais sur les sentiments naturels de l'homme et sur la raison. Sa santé étant fragile, Diderot ralentit ses publications à partir de 1776 et meurt en 1784. Ses ½uvres les plus célèbres sont Le Neveu de Rameau et Jacques le Fataliste.


Résumé de l'oeuvre :

Suzanne Simonin est la troisième fille d'une famille modeste. Ses deux soeurs aînées ayant été promises en mariage, toute la dot fut dépensée et Suzanne se vit condamné à entrer au couvent, dont le premier fut le couvent Sainte-Marie. Elle apprend par la suite que sa mère l'a mise en ces lieux pour expier ses péchés : Suzanne est sa fille illégitime. Là-bas, elle tente en vain de ne pas devenir soeur et décide finalement de manipuler son entourage afin de se sauver. Elle patiente jusqu'au jour du sacrement, et au moment fatidique elle répond "non" devant les religieux et toute sa famille.Elle est bannie de Sainte-Marie et se retrouve au couvent Longchamp. Elle y rencontre la supérieure Moni, qui demeurera son modèle et son idole tout au long de sa vie. Elle accepte cette fois-ci de faire la cérémonie, à contre coeur, et devient religieuse. Cependant la mère supérieure meurt et est remplacé par une mère tyrannique et machiavélique. Elle épuise Suzanne, ne la nourrit plus, la torture, la dépouille de tous ses biens car elle ne veut pas se conférer au règlement qu'elle applique. Elle tente ainsi de faire un procès, dans la plus grande discrétion, afin de quitter le monde religieux et se protéger de toutes ses consoeurs. Mais malheureusement elle le perd et les religieuses la punissent en la disant " possédée du démon" et la séquestrent dans un cachot pendant trois jours, puis la torturent. Elle réussit, grâce à son avocat, à s'enfuir du couvent et se retrouve dans celui de Saint-Eutrope, où elle subira des attouchements et découvrira la sexualité par le moyen de relations homosexuelles, mais sa naïveté ne la fait pas réaliser immédiatement la gravité de la situation. Elle s'enfuit par la suite de ce couvent, et est recueillie par un moine qui tente lui aussi d'abuser d'elle, mais s'échappe et est embauchée en tant que blanchisseuse par une famille aisée.
Le roman est écrit sous la forme d'une seule et longue lettre, c'est le récit de son histoire à un personnage politique important.



Genèse :

L'oeuvre est à l'origine une plaisanterie de Diderot et du groupe de Madame D'Epinay. Le groupe d'amis se languissant du retour d'un de leur compagnon parti en affaire, ils composent une correspondance fictive basée sur des faits réels que leur ami avait traité. Une jeune fille, cloîtrée contre son grès, qui perd un procès. Afin de publier cette oeuvre, Diderot changea le nom d'origine, Marguerite Delamarre, en Suzanne Simonin.




I- Image et condition de la femme

a) Le manque d'éducation

L'époque de ces deux ½uvres est caractérisée par une place particulière accordée à la femme. La plupart des jeunes filles étaient placées jusqu'au moment de leur mariage dans des couvents ou elles recevaient leur éducation. Néanmoins, Diderot et Laclos dénoncent dans leur roman les failles de cette éducation claustrale trop souvent négligée.

- Cécile Volanges dans Les Liaisons Dangereuses est le symbole même de ce manque d'éducation. Elle semble mieux connaître la musique ou le dessin que la grammaire par exemple. Sa manière de s'exprimer en est la preuve : fautes grammaticales (« je suis bien fâchée que vous êtes encore triste » L.30 ) ; manque de vocabulaire (emploi systématique de l'adverbe « bien ») etc... Diderot fait part de cette réalité de l'intérieur même des couvents. Les activités des religieuses décrites dans le roman sont peu souvent intellectuelles : broderie, tâches ménagères de toutes sortes, et prédominance de l'éducation religieuse sur toutes les autres disciplines.
- La naïveté de Cécile montre aussi un manque d'éducation. Elle ne semble pas familière aux usages du milieu social auquel elle appartient et n'est visiblement pas instruite sur la sexualité. Elle se laisse ainsi dépraver par Valmont avec une facilité déconcertante, elle n'a pas conscience de l'acte qu'elle commet (innocence propre à l'enfant etc...). Dans La Religieuse, Suzanne Simonin ne semble pas non plus être instruite vis-à-vis de la sensualité. Ainsi, tout comme pour Cécile, elle subit des attouchements de la part de la mère supérieure du couvent de Saint-Eutrope, sans se rendre compte des actes commis. (Extrait n°1 : récit de l'intrusion de la mère supérieure dans le lit de Suzanne = Viol Valmont/Cécile). En effet le thème de la sexualité est un tabou au sein des institutions religieuses. Il faudra attendre que le confesseur lui fasse prendre conscience des tendances homosexuelles de cette dernière pour qu'elle réalise ses intentions érotiques (que la mère supérieure faisait passer pour de la simple bienveillance).

 En dénonçant ce manque d'éducation, les deux auteurs montrent une volonté propre aux philosophes des Lumières ; celle de dispenser une meilleure instruction.


b) Le manque de liberté


- A cause de cette défaillance dans l'instruction des jeunes filles, les protagonistes féminins de ces deux romans sont sujets à des manipulations. Chez Diderot, Suzanne se laisse convaincre de rentrer au couvent contre sa volonté, poussée par les arguments religieux de sa mère : "Ma fille, car vous l'êtes malgré moi, vos soeurs ont obtenu des lois un nom que vous tenez du crime, n'affligez pas une mère qui expire ; laissez-la descendre paisiblement au tombeau : qu'elle puisse se dire à elle-même, lorsqu'elle sera sur le point de paraître devant le grand juge, qu'elle a réparé sa faute autant qu'il était en elle, qu'elle puisse se flatter qu'après sa mort vous ne porterez point le trouble dans la maison, et que vous ne revendiquerez pas des droits que vous n'avez point." Chez Laclos, Mme de Volanges, Cécile et Mme de Tourvel se laissent aisément manipuler et tromper par les deux libertins, ne se doutant pas de la malhonnêteté de leurs intentions.




L'initiative de faire de Suzanne une religieuse peut-être assimilée à celle d'officier le mariage entre Cécile Volange et Gercourt. En effet, les personnes ayant décidé de ces actes sont les parents des concernés, et ces évènements sont ceux qui vont changer leur vie et être à l'origine de leurs histoires. Le manque de liberté est ici ressenti au niveau des décisions concernant leur schéma de vie, leurs destins sont dans les mains de leurs parents, elles n'ont aucun droit sur leur avenir ni sur elles-mêmes. Elles ne sont pas considérées comme des êtres capables de décision, elles ne sont pas libres d'elles même puisqu'elles sont manipulées par les personnes qui les entourent.
Cependant, ce ne sont pas ses parents qui arrivent à limiter ses actes, et Suzanne est un personnage avide de liberté.
C'est sur ce point qu'elle ressemble au personnage de Merteuil, Suzanne aspire à une liberté intellectuelle et spirituelle, elle remet sans cesse en cause les pratiques cruelles et déplacées de la seconde mère supérieure, et Merteuil est une vraie libertine. Toutes deux s'opposent aux dogmes établis et aux conventions sociales; Elles sont toutes deux opposées à l'autorité. De plus, elles se ressemblent au niveau de l'hypocrisie, puisque Suzanne manipule tout le monde autours d'elle en faisant croire qu'elle va dire "oui" pour être sacrée religieuse et le jour même elle répondra "non" devant l'autel. Et Merteuil avoue qu'elle possède un double jeu et qu'elle manipule tout son entourage dans la lettre 81.

Ces deux femmes qui souffrent du manque de liberté ont trouvé différents moyens pour pallier à ces fatalités et donne ainsi une image de la femme plus sure d'elle et non conforme à la société.






II- L'époque et ses m½urs

a) Des mondes clos

Dans La Religieuse, Diderot offre la vision d'un univers clos entraînant la dégradation des comportements humains. Dans Les Liaisons Dangereuses Laclos va proposer un univers similaire à travers le microcosme aristocratique.

- Dans les deux cas, il semble que les protagonistes évoluent dans des milieux surs. Le couvent est un endroit religieux, sensé être calme et sans danger pour les jeunes filles. Le milieu des aristocrate est lui un milieu ou règnent des valeurs et ou la réputation est essentielle pour un individu. Néanmoins cela n'empêche pas les personnages de se retrouver dans de délicates situations. Au couvent, Suzanne se retrouve confrontée à des religieuses sadiques qui la maltraitent et la torturent, puis à une mère supérieure homosexuelle se livrant à des attouchements sur elle. Chez Laclos, ce sont les libertins qui se trouvent être la source de danger, corrompant et trompant la société sans qu'on les soupçonne. Ils seront la cause d'un véritable drame à la fin de l'½uvre.
- La vie dans un milieu clos s'accompagne pour les deux auteurs d'un comportement absurde. Dans le cloître, certaines religieuses deviennent hystériques, mystiques, et violentes. Dans le couvent de Longchamp, Suzanne a ainsi affaire à une bande de s½urs qui la persécutent, pensant qu'elle est possédée. Elle fait d'ailleurs le récit de l'apparition d'une religieuse devenue folle et enfermée à cause des traitements qu'elle subissait au couvent (extrait n°2). Chez Laclos, l'univers moral de l'aristocratie entraîne des déviances. Désireux de transgresser les codes trop stricts de leur temps, les libertins Mme de Merteuil et le Vicomte de Valmont deviennent ainsi des roués accomplis, semant le désordre autour d'eux, aveuglés par leur orgueil.
- Ces deux univers cantonnés donnent lieu à une application absurde des valeurs morales. La négation et la répression systématique des besoins du corps en sont l'exemple. Dans Les Liaisons Dangereuses le conformisme de la pruderie confond aisément péché et sexualité, et pousse les femmes à la négation de leur corps et de leurs désirs. Suzanne Simonin, elle, est confrontée à des religieuses très strictes au couvent de Longchamp, refusant les moindres plaisir du corps (la nourriture par exemple est réduite à un simple morceau de pain et à de l'eau). On voit ici la grande influence de la religion catholique, qui s'amplifie davantage dans les milieux isolés.


 Laclos et Diderot font ainsi une critique des milieux clos dans lesquels les codes moraux appliqués de manière absurde, entraînent une dégradation des comportements humains. La morale religieuse est elle aussi critiquée à travers l'évocation de ces lieux et de ce qu'il s'y passe.


b) Le scandale

Le livre La religieuse de Diderot parait en 1796, peu après sa mort, et à la même époque que Les Liaisons Dangereuses. Le scandale des Liaisons dangereuses est avant tout dû au mystère qui plane sur ces correspondances, sur leur authenticité. Et les histoires qui y sont racontés semblent être insensées pour une époque si prude et les moeurs y sont bien trop légers. En revanche, le livre de La Religieuse fait scandale puisqu'il possède des aspects politiques; en effet, Diderot est avant tout un philosophe des Lumières, et cette oeuvre lui permet d'affirmer son athéisme et dénoncer un monde qui pour lui parait absurde et inhumain. La description qu'il fait de chacun des couvents est hautement désavantageuse pour le monde religieux.
Mais les scandale sont aussi et surtout présent à l'intérieur même des oeuvres.
Ces deux romans sont qualifiés de libertins puisqu'ils remettent en cause les dogmes établis et les présupposés de l'époque. Dans la Religieuse, les trois couvent sont sujet à scandale : le premier car il nie la liberté d'agir et d'opinion de Suzanne, le second car elle y est maltraité, séquestrée, mal nourrie et subie des tortures et des actes de méchanceté gratuite de la part des autre religieuses de manière répété, puis le troisième où elle subit des attouchements de la part de la mère supérieure, il se pose ici le scandale des relations homosexuelles dans un couvent de soeurs catholique. L'oeuvre de Laclos est aussi qualifiée de libertine puisqu'il se pose la même question sur la sexualité, hétérosexuelle cette fois-ci mais la lettre 96 racontant le viol de la jeune Cécile sortie du couvent fait scandale et fait échos aux rapports entre la mère supérieure de Saint-Eutrope et Suzanne.

L'oeuvre fait également scandale puisqu'elle arrive au siècle des Lumières, siècle de la réflexion et du savoir éclairé sur la société, et à une période où le monde religieux et leurs pratiques archaïques sont remises en cause. Cette oeuvre de Diderot dénonce les problèmes connu par les jeunes filles de l'époque, les comportements qu'elles y subissent et les conséquences de telles méthodes.


Extraits

Extrait n°1

Après avoir erré quelques temps dans les corridors, elle vint à ma cellule. (...) Pendant que je dormais, on entra, on s'assit à côté de mon lit ; mes rideaux étaient entr'ouverts ; on tenait une petite bougie dont la lumière m'éclairait le visage, et celle qui la portait me regardait dormir ; ce fut du moins ce que j'en jugeai à son attitude, lorsque j'ouvris les yeux ; et cette personne, c'était la supérieure. Je me levai subitement, elle vit ma frayeur, elle me dit : « Suzanne, rassurez vous, c'est moi... ». (...)
A l'instant elle ferma ma porte, elle éteignit sa bougie, et elle se précipita sur moi. Elle me tenait embrassée, elle était couchée sur ma couverture à coté de moi, son visage était collé sur le mien, elle soupirait et elle me disait d'une voix plaintive et entrecoupée : « Chère amie, ayez pitié de moi !
- Chère mère, lui dis-je, qu'avez-vous ?
- Je tremble, me dit-elle, je frissonne, un froid mortel s'est répandu sur moi.
- Voulez vous que je me lève et que je vous cède mon lit ?
- Non, me dit-elle, il ne serait pas nécessaire que vous vous levassiez ; écartez seulement un peu la couverture, que je m'approche de vous, que je me réchauffe, et que je guérisse.
- Chère mère, lui dis-je, cela est défendu. (...)
- Chère amie, me dit-elle, tout dort autour de nous, personne n'en saura rien. (...) Que je me réchauffe un moment et je m'en irai. Donnez moi votre main... Tenez, me dit-elle, voyez, je tremble, je frissonne, je suis comme un marbre... » (...)
Elle me disait à voix basse « Suzanne, mon amie, rapprochez vous un peu... » Elle étendit ses bras, je lui tournai le dos ; elle me prit doucement, elle me tira vers elle, elle passa son bras droit sous mon corps, et l'autre au dessus, et elle me dit : « Je suis glacée ; j'ai si froid que je crains de vous toucher, de peur de vous faire mal.
-Chère mère, ne craignez rien. »
Aussitôt, elle mit une de ses mains sur ma poitrine et l'autre autour de ma ceinture : ses pieds étaient posés sous les miens, et la chère mère me disait « Ah ! Chère amie, voyez comme mes pieds se sont promptement réchauffés, parce qu'il n'y a rien qui les sépare des vôtres.
- Mais, lui dis-je, qui empêche que vous ne vous réchauffiez partout de la même manière ?
- Rien, si vous voulez. »
Je m'étais retournée ; elle avait écarté son linge, et j'allais écarter le mien, lorsque tout à coup on frappa deux coups violents à la porte.


Extrait n°2

Il arriva un jour qu'il s'en échappa une de ces dernières de la cellule où on la tenait renfermée. Je n'ai jamais rien vu de si hideux. Elle était échevelée et presque sans vêtement ; elle traînait des chaînes de fer ; ses yeux étaient égarés ; elle s'arrachait les cheveux ; elle se frappait la poitrine avec les poings, elle courait, elle hurlait ; elle se chargeait elle-même et les autres des plus terribles imprécations ; elle cherchait une fenêtre pour s'y précipiter.





















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# Gepost op dinsdag 07 april 2009, 13u06