TLEU/ La religieuse de Diderot

Exposé : La Religieuse de Diderot / Les Liaisons Dangereuses de Laclos



PLAN



Introduction

- Présentation de l'auteur (Laura)
- Présentation de l'½uvre : résumé et genèse (Margaux)


I - Image et condition de la femme

a) Le manque d'éducation (Laura)
b) Le manque de liberté (Margaux)


II- L'époque et ses m½urs

a) Des mondes clos (Laura)
b) Le scandale (Margaux)


Présentation de l'auteur

Denis Diderot, né en 1713 à Langres et mort en 1784 à Paris est un écrivain, philosophe et encyclopédiste français. Il suit ses études chez les Jésuites, puis au lycée Louis-Le-Grand et devient maître ès Art en 1732. Il mène jusqu'à son mariage, en 1743, une vie de bohême qui lui fait perdre la foi. Pendant cette période, il fait la connaissance de Jean-Jacques Rousseau. En 1747, il est chargé par le libraire Le Breton de diriger avec d'Alembert les travaux de l'Encyclopédie. En parallèle à l'Encyclopédie, Diderot poursuit son oeuvre littéraire tout en menant une vie éclectique et tumultueuse. Ses romans, ses critiques et ses essais philosophiques, dont une grande partie ne sera publiée qu'après sa mort, montrent le souci de définir la véritable nature de l'homme et sa place dans le monde. Diderot propose une morale universelle assise, non pas sur Dieu, mais sur les sentiments naturels de l'homme et sur la raison. Sa santé étant fragile, Diderot ralentit ses publications à partir de 1776 et meurt en 1784. Ses ½uvres les plus célèbres sont Le Neveu de Rameau et Jacques le Fataliste.


Résumé de l'oeuvre :

Suzanne Simonin est la troisième fille d'une famille modeste. Ses deux soeurs aînées ayant été promises en mariage, toute la dot fut dépensée et Suzanne se vit condamné à entrer au couvent, dont le premier fut le couvent Sainte-Marie. Elle apprend par la suite que sa mère l'a mise en ces lieux pour expier ses péchés : Suzanne est sa fille illégitime. Là-bas, elle tente en vain de ne pas devenir soeur et décide finalement de manipuler son entourage afin de se sauver. Elle patiente jusqu'au jour du sacrement, et au moment fatidique elle répond "non" devant les religieux et toute sa famille.Elle est bannie de Sainte-Marie et se retrouve au couvent Longchamp. Elle y rencontre la supérieure Moni, qui demeurera son modèle et son idole tout au long de sa vie. Elle accepte cette fois-ci de faire la cérémonie, à contre coeur, et devient religieuse. Cependant la mère supérieure meurt et est remplacé par une mère tyrannique et machiavélique. Elle épuise Suzanne, ne la nourrit plus, la torture, la dépouille de tous ses biens car elle ne veut pas se conférer au règlement qu'elle applique. Elle tente ainsi de faire un procès, dans la plus grande discrétion, afin de quitter le monde religieux et se protéger de toutes ses consoeurs. Mais malheureusement elle le perd et les religieuses la punissent en la disant " possédée du démon" et la séquestrent dans un cachot pendant trois jours, puis la torturent. Elle réussit, grâce à son avocat, à s'enfuir du couvent et se retrouve dans celui de Saint-Eutrope, où elle subira des attouchements et découvrira la sexualité par le moyen de relations homosexuelles, mais sa naïveté ne la fait pas réaliser immédiatement la gravité de la situation. Elle s'enfuit par la suite de ce couvent, et est recueillie par un moine qui tente lui aussi d'abuser d'elle, mais s'échappe et est embauchée en tant que blanchisseuse par une famille aisée.
Le roman est écrit sous la forme d'une seule et longue lettre, c'est le récit de son histoire à un personnage politique important.



Genèse :

L'oeuvre est à l'origine une plaisanterie de Diderot et du groupe de Madame D'Epinay. Le groupe d'amis se languissant du retour d'un de leur compagnon parti en affaire, ils composent une correspondance fictive basée sur des faits réels que leur ami avait traité. Une jeune fille, cloîtrée contre son grès, qui perd un procès. Afin de publier cette oeuvre, Diderot changea le nom d'origine, Marguerite Delamarre, en Suzanne Simonin.




I- Image et condition de la femme

a) Le manque d'éducation

L'époque de ces deux ½uvres est caractérisée par une place particulière accordée à la femme. La plupart des jeunes filles étaient placées jusqu'au moment de leur mariage dans des couvents ou elles recevaient leur éducation. Néanmoins, Diderot et Laclos dénoncent dans leur roman les failles de cette éducation claustrale trop souvent négligée.

- Cécile Volanges dans Les Liaisons Dangereuses est le symbole même de ce manque d'éducation. Elle semble mieux connaître la musique ou le dessin que la grammaire par exemple. Sa manière de s'exprimer en est la preuve : fautes grammaticales (« je suis bien fâchée que vous êtes encore triste » L.30 ) ; manque de vocabulaire (emploi systématique de l'adverbe « bien ») etc... Diderot fait part de cette réalité de l'intérieur même des couvents. Les activités des religieuses décrites dans le roman sont peu souvent intellectuelles : broderie, tâches ménagères de toutes sortes, et prédominance de l'éducation religieuse sur toutes les autres disciplines.
- La naïveté de Cécile montre aussi un manque d'éducation. Elle ne semble pas familière aux usages du milieu social auquel elle appartient et n'est visiblement pas instruite sur la sexualité. Elle se laisse ainsi dépraver par Valmont avec une facilité déconcertante, elle n'a pas conscience de l'acte qu'elle commet (innocence propre à l'enfant etc...). Dans La Religieuse, Suzanne Simonin ne semble pas non plus être instruite vis-à-vis de la sensualité. Ainsi, tout comme pour Cécile, elle subit des attouchements de la part de la mère supérieure du couvent de Saint-Eutrope, sans se rendre compte des actes commis. (Extrait n°1 : récit de l'intrusion de la mère supérieure dans le lit de Suzanne = Viol Valmont/Cécile). En effet le thème de la sexualité est un tabou au sein des institutions religieuses. Il faudra attendre que le confesseur lui fasse prendre conscience des tendances homosexuelles de cette dernière pour qu'elle réalise ses intentions érotiques (que la mère supérieure faisait passer pour de la simple bienveillance).

 En dénonçant ce manque d'éducation, les deux auteurs montrent une volonté propre aux philosophes des Lumières ; celle de dispenser une meilleure instruction.


b) Le manque de liberté


- A cause de cette défaillance dans l'instruction des jeunes filles, les protagonistes féminins de ces deux romans sont sujets à des manipulations. Chez Diderot, Suzanne se laisse convaincre de rentrer au couvent contre sa volonté, poussée par les arguments religieux de sa mère : "Ma fille, car vous l'êtes malgré moi, vos soeurs ont obtenu des lois un nom que vous tenez du crime, n'affligez pas une mère qui expire ; laissez-la descendre paisiblement au tombeau : qu'elle puisse se dire à elle-même, lorsqu'elle sera sur le point de paraître devant le grand juge, qu'elle a réparé sa faute autant qu'il était en elle, qu'elle puisse se flatter qu'après sa mort vous ne porterez point le trouble dans la maison, et que vous ne revendiquerez pas des droits que vous n'avez point." Chez Laclos, Mme de Volanges, Cécile et Mme de Tourvel se laissent aisément manipuler et tromper par les deux libertins, ne se doutant pas de la malhonnêteté de leurs intentions.




L'initiative de faire de Suzanne une religieuse peut-être assimilée à celle d'officier le mariage entre Cécile Volange et Gercourt. En effet, les personnes ayant décidé de ces actes sont les parents des concernés, et ces évènements sont ceux qui vont changer leur vie et être à l'origine de leurs histoires. Le manque de liberté est ici ressenti au niveau des décisions concernant leur schéma de vie, leurs destins sont dans les mains de leurs parents, elles n'ont aucun droit sur leur avenir ni sur elles-mêmes. Elles ne sont pas considérées comme des êtres capables de décision, elles ne sont pas libres d'elles même puisqu'elles sont manipulées par les personnes qui les entourent.
Cependant, ce ne sont pas ses parents qui arrivent à limiter ses actes, et Suzanne est un personnage avide de liberté.
C'est sur ce point qu'elle ressemble au personnage de Merteuil, Suzanne aspire à une liberté intellectuelle et spirituelle, elle remet sans cesse en cause les pratiques cruelles et déplacées de la seconde mère supérieure, et Merteuil est une vraie libertine. Toutes deux s'opposent aux dogmes établis et aux conventions sociales; Elles sont toutes deux opposées à l'autorité. De plus, elles se ressemblent au niveau de l'hypocrisie, puisque Suzanne manipule tout le monde autours d'elle en faisant croire qu'elle va dire "oui" pour être sacrée religieuse et le jour même elle répondra "non" devant l'autel. Et Merteuil avoue qu'elle possède un double jeu et qu'elle manipule tout son entourage dans la lettre 81.

Ces deux femmes qui souffrent du manque de liberté ont trouvé différents moyens pour pallier à ces fatalités et donne ainsi une image de la femme plus sure d'elle et non conforme à la société.






II- L'époque et ses m½urs

a) Des mondes clos

Dans La Religieuse, Diderot offre la vision d'un univers clos entraînant la dégradation des comportements humains. Dans Les Liaisons Dangereuses Laclos va proposer un univers similaire à travers le microcosme aristocratique.

- Dans les deux cas, il semble que les protagonistes évoluent dans des milieux surs. Le couvent est un endroit religieux, sensé être calme et sans danger pour les jeunes filles. Le milieu des aristocrate est lui un milieu ou règnent des valeurs et ou la réputation est essentielle pour un individu. Néanmoins cela n'empêche pas les personnages de se retrouver dans de délicates situations. Au couvent, Suzanne se retrouve confrontée à des religieuses sadiques qui la maltraitent et la torturent, puis à une mère supérieure homosexuelle se livrant à des attouchements sur elle. Chez Laclos, ce sont les libertins qui se trouvent être la source de danger, corrompant et trompant la société sans qu'on les soupçonne. Ils seront la cause d'un véritable drame à la fin de l'½uvre.
- La vie dans un milieu clos s'accompagne pour les deux auteurs d'un comportement absurde. Dans le cloître, certaines religieuses deviennent hystériques, mystiques, et violentes. Dans le couvent de Longchamp, Suzanne a ainsi affaire à une bande de s½urs qui la persécutent, pensant qu'elle est possédée. Elle fait d'ailleurs le récit de l'apparition d'une religieuse devenue folle et enfermée à cause des traitements qu'elle subissait au couvent (extrait n°2). Chez Laclos, l'univers moral de l'aristocratie entraîne des déviances. Désireux de transgresser les codes trop stricts de leur temps, les libertins Mme de Merteuil et le Vicomte de Valmont deviennent ainsi des roués accomplis, semant le désordre autour d'eux, aveuglés par leur orgueil.
- Ces deux univers cantonnés donnent lieu à une application absurde des valeurs morales. La négation et la répression systématique des besoins du corps en sont l'exemple. Dans Les Liaisons Dangereuses le conformisme de la pruderie confond aisément péché et sexualité, et pousse les femmes à la négation de leur corps et de leurs désirs. Suzanne Simonin, elle, est confrontée à des religieuses très strictes au couvent de Longchamp, refusant les moindres plaisir du corps (la nourriture par exemple est réduite à un simple morceau de pain et à de l'eau). On voit ici la grande influence de la religion catholique, qui s'amplifie davantage dans les milieux isolés.


 Laclos et Diderot font ainsi une critique des milieux clos dans lesquels les codes moraux appliqués de manière absurde, entraînent une dégradation des comportements humains. La morale religieuse est elle aussi critiquée à travers l'évocation de ces lieux et de ce qu'il s'y passe.


b) Le scandale

Le livre La religieuse de Diderot parait en 1796, peu après sa mort, et à la même époque que Les Liaisons Dangereuses. Le scandale des Liaisons dangereuses est avant tout dû au mystère qui plane sur ces correspondances, sur leur authenticité. Et les histoires qui y sont racontés semblent être insensées pour une époque si prude et les moeurs y sont bien trop légers. En revanche, le livre de La Religieuse fait scandale puisqu'il possède des aspects politiques; en effet, Diderot est avant tout un philosophe des Lumières, et cette oeuvre lui permet d'affirmer son athéisme et dénoncer un monde qui pour lui parait absurde et inhumain. La description qu'il fait de chacun des couvents est hautement désavantageuse pour le monde religieux.
Mais les scandale sont aussi et surtout présent à l'intérieur même des oeuvres.
Ces deux romans sont qualifiés de libertins puisqu'ils remettent en cause les dogmes établis et les présupposés de l'époque. Dans la Religieuse, les trois couvent sont sujet à scandale : le premier car il nie la liberté d'agir et d'opinion de Suzanne, le second car elle y est maltraité, séquestrée, mal nourrie et subie des tortures et des actes de méchanceté gratuite de la part des autre religieuses de manière répété, puis le troisième où elle subit des attouchements de la part de la mère supérieure, il se pose ici le scandale des relations homosexuelles dans un couvent de soeurs catholique. L'oeuvre de Laclos est aussi qualifiée de libertine puisqu'il se pose la même question sur la sexualité, hétérosexuelle cette fois-ci mais la lettre 96 racontant le viol de la jeune Cécile sortie du couvent fait scandale et fait échos aux rapports entre la mère supérieure de Saint-Eutrope et Suzanne.

L'oeuvre fait également scandale puisqu'elle arrive au siècle des Lumières, siècle de la réflexion et du savoir éclairé sur la société, et à une période où le monde religieux et leurs pratiques archaïques sont remises en cause. Cette oeuvre de Diderot dénonce les problèmes connu par les jeunes filles de l'époque, les comportements qu'elles y subissent et les conséquences de telles méthodes.


Extraits

Extrait n°1

Après avoir erré quelques temps dans les corridors, elle vint à ma cellule. (...) Pendant que je dormais, on entra, on s'assit à côté de mon lit ; mes rideaux étaient entr'ouverts ; on tenait une petite bougie dont la lumière m'éclairait le visage, et celle qui la portait me regardait dormir ; ce fut du moins ce que j'en jugeai à son attitude, lorsque j'ouvris les yeux ; et cette personne, c'était la supérieure. Je me levai subitement, elle vit ma frayeur, elle me dit : « Suzanne, rassurez vous, c'est moi... ». (...)
A l'instant elle ferma ma porte, elle éteignit sa bougie, et elle se précipita sur moi. Elle me tenait embrassée, elle était couchée sur ma couverture à coté de moi, son visage était collé sur le mien, elle soupirait et elle me disait d'une voix plaintive et entrecoupée : « Chère amie, ayez pitié de moi !
- Chère mère, lui dis-je, qu'avez-vous ?
- Je tremble, me dit-elle, je frissonne, un froid mortel s'est répandu sur moi.
- Voulez vous que je me lève et que je vous cède mon lit ?
- Non, me dit-elle, il ne serait pas nécessaire que vous vous levassiez ; écartez seulement un peu la couverture, que je m'approche de vous, que je me réchauffe, et que je guérisse.
- Chère mère, lui dis-je, cela est défendu. (...)
- Chère amie, me dit-elle, tout dort autour de nous, personne n'en saura rien. (...) Que je me réchauffe un moment et je m'en irai. Donnez moi votre main... Tenez, me dit-elle, voyez, je tremble, je frissonne, je suis comme un marbre... » (...)
Elle me disait à voix basse « Suzanne, mon amie, rapprochez vous un peu... » Elle étendit ses bras, je lui tournai le dos ; elle me prit doucement, elle me tira vers elle, elle passa son bras droit sous mon corps, et l'autre au dessus, et elle me dit : « Je suis glacée ; j'ai si froid que je crains de vous toucher, de peur de vous faire mal.
-Chère mère, ne craignez rien. »
Aussitôt, elle mit une de ses mains sur ma poitrine et l'autre autour de ma ceinture : ses pieds étaient posés sous les miens, et la chère mère me disait « Ah ! Chère amie, voyez comme mes pieds se sont promptement réchauffés, parce qu'il n'y a rien qui les sépare des vôtres.
- Mais, lui dis-je, qui empêche que vous ne vous réchauffiez partout de la même manière ?
- Rien, si vous voulez. »
Je m'étais retournée ; elle avait écarté son linge, et j'allais écarter le mien, lorsque tout à coup on frappa deux coups violents à la porte.


Extrait n°2

Il arriva un jour qu'il s'en échappa une de ces dernières de la cellule où on la tenait renfermée. Je n'ai jamais rien vu de si hideux. Elle était échevelée et presque sans vêtement ; elle traînait des chaînes de fer ; ses yeux étaient égarés ; elle s'arrachait les cheveux ; elle se frappait la poitrine avec les poings, elle courait, elle hurlait ; elle se chargeait elle-même et les autres des plus terribles imprécations ; elle cherchait une fenêtre pour s'y précipiter.





















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# Posté le mardi 07 avril 2009 13:06

TLEU/ questionnaire lettre 81 pour mardi

QUESTIONNAIRE SUR LA LETTRE LXXXI (81)

N.B. Numéroter au préalable les 42 paragraphes qui constituent cette longue lettre.
Question préliminaire : Situez cette lettre dans son contexte ; pourquoi, selon vous, Laclos a-t-il choisi de la placer à cet endroit du recueil ?

Question sur les § 1 à 10 (jusqu'à « des moyens inconnus jusqu'à moi ? ») : Montrez que Merteuil y affirme sa supériorité sur Valmont, sur les hommes en général, sur les autres femmes.

Question sur les § 11 à 14 (« je suis mon ouvrage. ») : Repérez les effets de symétrie utilisés dans les trois premiers de ces paragraphes.

Questions sur les § 15 à 26 (« et je promis bien d'en profiter. ») :
• En quoi a consisté l'apprentissage de Merteuil de son entrée dans le monde jusqu'au moment de son mariage ?
• Comment présente-t-elle la période de son mariage ?

Question sur les § 27 à 33 (« des armes contre l'amour. ») : Comment Merteuil s'est-elle ensuite préparée à sa carrière de libertine ?

Questions sur les § 34 à 41 (« parvenir à les connaître. ») :
• Analysez les précautions auxquelles Merteuil a recouru dans sa carrière de libertine.
• Comment s'adresse-t-elle à Valmont dans ce passage ? Dans quelle intention ?

Question sur le § 42 : Proposez un libre commentaire de ce paragraphe de conclusion.


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# Posté le vendredi 20 mars 2009 13:29

Tous/ Orphée


Le mythe d'Orphée




Article Orpheus - Daremberg et Saglio (1877)

Héros, devin, musicien et poète légendaire de Thrace.

I. Légende d'Orphée

La légende d'Orphée n'appartient pas, semble-t-il, au cycle primitif des traditions héroïques. Son nom n'apparaît ni dans les poèmes homériques ni chez Hésiode ; et ce n'est probablement pas l'effet d'un hasard. Cependant, Orphée était déjà célèbre au VIe siècle, comme Argonaute et comme poète, même comme devin et comme fondateur des vieux cultes. Il est cité par Ibycos, et par Pindare ; dès ce temps-là, commençaient à circuler sous son nom divers poèmes, oeuvres d'Onomacrite ou d'autres. Un peu plus tard, Orphée est mentionné par Eschyle, par Phérécyde, par Hellanicos ; Hérodote connaît les mystères orphiques. La légende est assez complète dès la fin du Ve siècle. Euripide montre Orphée charmant les puissances infernales, célébrant les orgies bachiques, entraînant par ses chants les pierres, les arbres et les bêtes. L'auteur du Rhésos le met en rapport avec les Muses, et lui attribue l'institution des mystères. Aristophane le considère comme un des plus anciens poètes et comme l'inventeur des initiations religieuses. Enfin, Platon parle souvent du rôle d'Orphée comme musicien et poète, comme fondateur de cultes et apôtre de la civilisation ; il raconte son expédition aux enfers. Désormais, la légende est fixée dans ses traits essentiels ; elle sera seulement complétée sur quelques points, surtout par des étails romanesques.

Pour les poètes comme pour la foule, même pour la plupart des philosophes et des historiens, Orphée était un personnage réel, antérieur à la guerre de Troie, un des héros de l'expédition des Argonautes, auteur de la Théogonie et des autres ouvrages dits orphiques. Les gens bien informés prétendaient même distinguer deux Orphées, ou quatre, jusqu'à six ou sept. Cependant, Hérodote déclarait qu'à son avis aucun poète n'était anterieur à Homère et à Hésiode. Plus tard, on attribuait à Onomacrite, à Cercops ou à d'autres, la plupart des livres orphiques. Il semble même qu'Aristote ait contesté l'existence d'Orphée. Pas plus que les anciens, la critique moderne n'a pu déterminer avec précision si la légende cache un fond de réalité historique.

D'après la tradition la plus répandue, Orphée était originaire de Thrace et descendait d'Apollon ; il était fils d'Oeagros, roi de Thrace, et de la muse Calliope. On le considérait généralement comme un roi des Cicones. D'autres prétendaient qu'il était né à Pieria, près de l'Olympe. On le mettait en relations avec quelques-uns des vieux aèdes de la Thrace. Il était le frère de Linos. On faisait de Musée soit son maître, soit son disciple, ou son fils, ou son petit-fils. Musée est mentionné assez fréquemment dans les ouvrages orphiques ; il figure dans les Argonautiques ; c'est à lui qu'est adressé le soi-disant Testament d'Orphée, et qu'est dédiée la collection des Hymnes. On attribuait à Orphée de nombreux voyages. On le conduisait jusqu'en Egypte, d'où il aurait rapporté l'institution des mystères et la doctrine de l'autre vie. Les chrétiens prétendirent même qu'il avait connu en Egypte les livres de Moïse, et qu'il leur avait emprunté le meilleur de son enseignement. Mais un seul des voyages d'Orphée devint populaire : son expédition en Colchide avec les Argonautes. Jason, sur le conseil de Chiron, avait emmené le musicien thrace pour désarmer les Sirènes, apaiser les querelles, et donner la mesure aux rameurs. D'après Phérécyde, il est vrai, ce n'était pas Orphée, mais Philammon, qui avait joué ce rôle sur le navire Argo. Cette protestation n'eut pas d'écho. Orphée resta l'un des héros des Argonautiques ; sur ce point, les poètes étaient d'accord avec la tradition des Orphiques, comme le prouvent les Argonautica écrites au IVe siècle de notre ère et mises sous le nom du fondateur mythique de la doctrine. On attribuait même à Orphée une prétendue dédicace du navire Argo, composée, disait-on, après le retour des Argonautes, quand Jason consacra son vaisseau à Poseidon.

Une autre légende, immortalisée par Virgile, menait Orphée jusqu'aux enfers. Le héros s'était épris de la nymphe Eurydice. Il la séduisit par les sons de sa cithare, et il l'épousa. Un jour, poursuivie par le berger Aristée, Eurydice fuyait à travers les prairies, quand elle fut piquée par un serpent. Elle mourut de sa blessure. Orphée en fut inconsolable. Il descendit aux enfers pour y réclamer sa femme et réussit à gagner par ses chants Pluton et Perséphone. Il obtint qu'on lui rendrait Eurydice ; mais les dieux infernaux y mirent pour condition qu'il marcherait devant elle et ne se retournerait pas avant d'arriver sur la terre. Orphée manqua à sa promesse, et, de nouveau, perdit Eurydice. Cette légende n'apparaît tout à fait complète qu'au temps de Virgile. Cependant Euripide savait déjà qu'Orphée avait charmé les puissances infernales. Platon avait raconté son voyage aux enfers, mais selon lui les dieux ne lui avaient laissé voir qu'un fantôme d'Eurydice.

Sur la mort d'Orphée, les traditions variaient beaucoup. D'après la légende la plus populaire, le héros était devenu misogyne après la perte d'Eurydice. Il repoussa l'amour des femmes de Thrace, détourna du mariage les autres hommes, et refusa de chanter dans les fêtes. Il fut mis en pièces par les Ménades, au bord de l'Hèbre. Ses membres épars furent réunis et enterrés par les Muses. Sa tête et sa lyre, jetées dans le fleuve, furent entraînées par les flots sur la côte de Lesbos. Là, sa tête fut ensevelie par les habitants ; sa lyre, emportée au ciel par les Muses, y devint une constellation. Suivant une autre tradition, Orphée fut déchiré par les Ménades, parce qu'il avait abandonné le culte de Dionysos pour le culte d'Apollon ; et l'on comparait sa mort à celle de Dionysos Zagreus, déchiré par les Titans. On racontait encore qu'Orphée s'était tué lui-même après sa malheureuse expédition aux enfers, ou qu'il avait été foudroyé par Zeus pour avoir révélé aux hommes les mystères. L'exégèse moderne a cherché de différentes façons à expliquer les causes et les diverses péripéties de ce drame.

Mêmes divergences sur le lieu de la sépulture. On admettait généralement que la tête avait été ensevelie sur la côte de Lesbos, près d'Antissa ; mais on ne s'entendait point sur le lieu où reposaient les débris du corps. On racontait qu'ils avaient été transportés par les Muses à Leibethra, au pied de l'Olympe, où les rossignols chantaient, sur le tombeau ; on visitait une autre sépulture d'Orphée à Dion, près de Pydna, et nous possédons le texte de l'épitaphe qu'on y lisait. Un oracle de Dionysos avertit les habitants de Leibethra que leur ville serait détruite le jour où l'on aurait découvert les ossements d'Orphée. On ne saurait guère concilier ces traditions contradictoires.

A en croire Cicéron, Orphée n'aurait jamais été l'objet d'un culte. Cependant, le héros avait un sanctuaire à Pieria. I1 avait rendu des oracles dans l'île de Lesbos, à l'endroit où avait été ensevelie sa tête. Ces oracles avaient même eu tant de succès, qu'Apollon s'inquiéta de la concurrence et réduisit Orphée au silence en prophétisant à sa place. Plus tard, Alexandre Sévère plaça dans son lararium une image d'Orphée, à laquelle il rendait un culte. Enfin, saint Augustin nous dit qu'Orphée, sans être considéré comme un véritable dieu, était cependant préposé aux mystères infernaux. Ce témoignage d'Augustin correspond sans doute à la réalité des faits. Orphée a pu recevoir en divers endroits les honneurs divins ; mais il est resté un héros, même pour les Orphiques, qui vénéraient en lui, non un dieu, mais le révélateur de la vraie religion.

L'orphisme tendait d'instinct au monothéisme ; c'est probablement pour cette raison que le culte de son fondateur mythique s'est si peu développé. En revanche, la légende d'Orphée s'est répandue d'assez bonne heure, du VIe au IVe siècle, dans toutes les parties du monde grec. On la retrouve, sous diverses formes, en Macédoine et en Thrace, sur les côtes d'Asie Mineure, dans 1es îles de la mer Egée, à Delphes, en Béotie, à Eleusis et à Athènes, à Egine, à Sicyone, en Laconie, en Epire, à Cyrène et en Egypte, en Italie et en Sicile. Il est probable que cette extension géographique de la légende correspond à celle de l'orphisme, et ce réseau de traditions locales au réseau des confréries orphiques. En tout cas, l'on vénérait partout la mémoire d'Orphée ; on voyait en lui, non seulement l'un des plus anciens aèdes, mais encore un grand inventeur, le fondateur des mystères et de nombreux cultes ; on lui attribuait l'un des premiers rôles dans l'histoire de la civilisation.

Depuis le VIe siècle, Orphée fut considéré comme l'un des principaux musiciens et poètes des temps primitifs. On le mettait à côté d'Homère, d'Hésiode, de Musée, de Linos ; on faisait même de lui un ancêtre d'Hésiode et d'Homère. Inspiré par Apollon ou par les Muses, il avait créé le mètre héroïque ; il avait inventé ou perfectionné la lyre ou la cithare, ou encore il l'avait reçue d'Apollon ou d'Hermès. On lui donnait pour fils Rythmonios, personnification du rythme. Par ses chants et par les accords de sa lyre, il avait exercé un pouvoir miraculeux sur les hommes, même sur la nature : il avait su charmer les arbres, attirer les pierres, arrêter le cours des fleuves, adoucir les bêtes sauvages.

On honorait aussi dans Orphée l'un des pionniers de la civilisation. Il avait interdit le meurtre et appris aux hommes à préparer leur nourriture. I1 leur avait enseigné l'agriculture, les vertus des plantes et l'art de la médecine, l'écriture, la philosophie. On le considérait parfois comme l'initiateur de l'amour grec.

C'est surtout dans les légendes relatives aux religions grecques, qu'Orphée occupait une place prépondérante. Diverses traditions le mettaient en rapports direct avec bien des divinités, avec Apollon, Hélios et les Muses, avec Dionysos et les Satyres, avec Artémis, Hécate, Hadès et Perséphone. Orphée avait été un très habile devin, un maître en extispicine ; il avait inventé l'ooscopie ou divination par les oeufs, dont il avait donné les règles dans un poème intitulé Oothytica ou Ooscopica. Il passait même pour avoir créé ou perfectionné la magie. Il avait fondé ou popularisé plusieurs cultes importants, le culte d'Apollon, surtout le culte mystique de Dionysos. Il avait institué les orgies bachiques, les cérémonies orphiques, les Eleusinies, même tous les mystères. Il avait fixé le rituel des initiations et des purifications. Il avait exercé autant d'influence sur la religion que sur la poésie et la musique. Le vieil aède, le compagnon des Argonautes, était devenu peu à peu une sorte de prophète, d'une intelligence et d'une puissance surhumaines, instrument et révélateur de la divinité, à la fois prêtre et magicien, poète et théologien, philosophe et devin, apôtre de la civilisation et bienfaiteur de l'humanité. Ainsi s'explique la séduction mystérieuse qu'exerçait sur les Grecs le nom d'Orphée, symbole de progrès matériel et moral. Les origines de la légende devaient être fort anciennes, puisque dès le VIe siècle, les premiers Orphiques connus plaçaient leurs spéculations et leurs rituels sous le patronage et le nom respecté du héros thrace.

II. Orphée dans l'art païen

La légende d'Orphée, chère aux poètes, a été aussi l'une des plus familières à l'art grec, surtout à l'art industriel. Les auteurs anciens mentionnent des peintures et des groupes de sculpure où figurait le héros. Parmi les peintures, deux sont célèbres : la fresque de Polygnote dans la Lesché de Delphes, et le tableau décrit par Philostrate, où l'on voyait Orphée sur le navire Argo, apaisant la mer par ses chants. Parmi les statues, nous rappellerons d'abord celles dont parle Pausanias : sur l'Hélicon, un Orphée assisté de Téletê, déesse des mystères, et entouré d'animaux ; à Therae, en Laconie, dans le temple de Demeter, un xoanon d'Orphée ; à Olympie, un groupe d'Orphée, de Zeus et de Dionysos. D'autres monuments sont connus par divers témoignages. En Béotie, dans un bois des Muses voisin de l'Olmeios, on apercevait Orphée et les Muses, entourés d'animaux. Des groupes analogues se voyaient dans la région de l'Haemos, et à Pieria, au pied de l'Olympe. A Rome, au Lacus Orphei, se dressait un groupe d'Orphée charmant les animaux.

Toutes ces oeuvres sont perdues. Nous ne connaissons même aucune statue antique qui représente sûrement Orphée. En revanche, nous possédons beaucoup d'autres monuments où figure certainement le héros : quelques fresques, plusieurs bas-reliefs, des plaques ou des ustensiles de bronze, de nombreux vases peints, des lampes, des pierres gravées, des monnaies, et un grand nombre de mosaïques, trouvées dans toutes les régions de l'Occident. Nous n'essaierons point de passer en revue tous ces monuments. Nous nous contenterons de caractériser brièvement le type figuré du héros, et d'indiquer les principales scènes où il joue un rôle.

Orphée parait avoir été inconnu de l'art archaïque ; les plus anciens vases où il se montre datent de la première moitié du Ve siècle. Primitivement, l'on prêtait au héros le type et le costume grecs ; c'est encore ainsi que Polygnote l'avait représenté dans la Lesché de Delphes. Vers la fin du Ve siècle, on commença à lui donner le costume thrace : le bonnet pointu en peau de renard (alopekis) d'où sortait une longue chevelure ; les grandes bottes thraces en peau de faon (pedila nebrôn) ;le long chiton brodé, et le manteau thrace (zeira). Sur les beaux bas-reliefs qui représentent Orphée avec Eurydice et Hermès, et dont l'original remonte à la seconde moitié du Ve siècle, le héros porte un costume mixte : coiffure et bottines thraces, chiton et manteau grecs. Sur les vases peints d'Italie qui reproduisent des scènes infernales, les artistes ont attribué à Orphée une physionomie orientale : bonnet phrygien, manteau très léger flottant sur les épaules et fixé devant par une agrafe, chiton brodé très long, à manches, tombant jusqu'aux pieds, une véritable robe, comme en portaient les prêtres. C'est avec une robe de ce genre que Virgile se représentait Orphée. Cependant, l'art alexandrin et gréco-romain s'est montré, sur ce point, très éclectique : Orphée y figure ordinairement avec le costume thrace, souvent avec le costume grec ou un costume mixte, parfois même, entièrement nu. Voici les principales scènes où paraît le héros :

1° Orphée chez les Thraces. - Tel est peut-être le sujet représenté sur une fresque de Chiusi ; cependant, l'identification reste incertaine. En tout cas, la scène se reconnaît sur plusieurs vases peints. Le plus beau est une amphore attique, trouvée à Géla : on y voit Orphée jouant de la lyre, assis sur un rocher, regardant le ciel, et entouré de quatre guerriers thraces, en costume national, qui l'écoutent avec surprise.

2° Orphée et les Muses. - C'est le sujet d'une fresque de Pompéi, qui décorait le fond d'un péristyle. Orphée jouant de la cithare, et Héraklès Musagète, s'y mêlent au choeur des Muses. Les noms des personnages sont inscrits près de chacun d'eux ; parmi les Muses figurent Euterpe, Thalie, Melpomène, Terpsichore.

3° Orphée avec des Satyres ou des Nymphes. - Un bas-relief montre Orphée entouré de Satyres. Une hydrie attique, découverte à Nola, représente Orphée citharède assis sur un rocher ; devant lui, un guerrier thrace et une femme ; derrière, un Satyre, et une autre femme qui s'approche. Sur d'autres vases, Orphée chante au milieu des Nymphes.


4° Orphée charmant les animaux. - C'est de beaucoup la plus populaire de toutes les scènes où figure le héros. Elle est reproduite par des centaines de monuments, qui datent presque tous de l'époque hellénistique ou gréco-romaine : des fresques, des bas-reliefs et des sarcophages, des patères à libation, des miroirs, des plaques de bronze, des lampes, des pierres gravées, des monnaies de Thrace ou d'Alexandrie, surtout des mosaïques. La scène présente toujours les mêmes traits essentiels : au milieu ou à la partie supérieure du tableau, Orphée assis sur un rocher et jouant de la lyre ; autour de lui, les bêtes. Les artistes se sont souvent ingéniés à varier les poses des auditeurs, et à introduire au milieu d'eux des animaux exotiques. Parmi les monuments les plus caractéristiques, nous citerons une fresque de Pompéi, une fresque de la Villa d'Hadrien, la mosaïque de Blanzy, la mosaïque trouvée à Uthina dans les Thermes des Laberii, enfin la curieuse caricature d'Hadrumète, où l'on voit Orphée, sous la figure d'un singe, charmant les animaux aux sons de sa lyre.

5° Orphée Argonaute. - Un tableau, que décrit Philostrate, représentait Orphée sur le navire Argo, calmant la mer par ses chants. La même scène, simplifiée naturellement, est reproduite sur une métope du VIe siècle qu'on a récemment découverte à Delphes, et qui provient d'un des trésors ; le héros y est appelé Orphas.

6° Orphée dans le monde infernal. - Polygnote, dans la célèbre fresque qu'il exécuta pour la Lesché de Delphes et où il peignit la Nekyia homérique, avait montré Orphée dans le bois de Perséphone, sur un tertre, vêtu d'un costume grec et jouant de la cithare. A l'imitation de Polygnote, bien des artistes anciens ont conduit Orphée dans le monde infernal. Sur plusieurs bas-reliefs funéraires, on voit Orphée dans l'Hadès. Une série de vases, découverts dans l'Italie méridionale, représente le héros dans le palais de Pluton, jouant de la cithare, ou se tenant recueilli près du trône de Perséphone. Ces vases ont donné lieu à bien des discussions. Divers savants ont proposé des interprétations mystiques ; ils ont vu dans ces peintures le souvenir de scènes orphiques et ont prétendu qu'Orphée y jouait le rôle de mystagogue, d'intercesseur en faveur des initiés. On admet généralement aujourd'hui que les scènes figurées sur les vases italiotes sont purement décoratives et relèvent simplement des traditions mythologiques.


7° Orphée et Eurydice. - Les scènes de ce groupe ont un rapport étroit avec les précédentes ; elles en diffèrent surtout par la présence d'Eurydice. Elles ont également un caractère infernal ou funéraire. Sur quelques-uns des vases italiotes dont nous venons de parler, Eurydice est auprès d'Orphée. Sur une fresque, trouvée dans un tombeau d'Ostie, Orphée se dirige vers la porte de l'Enfer, que gardent Cerbère et le Janitor Orci ; il tourne la tête vers Eurydice ; à l'arrière-plan, vers la droite, on aperçoit Hadès sur son trône. La composition est plus simple et plus harmonieuse dans le beau bas-relief attique qui représente les adieux d'Orphée et d'Eurydice, et dont il existe trois répliques, au Musée de Naples, à la Villa Albani, au Louvre : Orphée se retourne tristement vers Eurydice, qui pose la main sur son épaule gauche ; à gauche, Hermès tient le poignet d'Eurydice, qu'il s'apprête à ramener aux Enfers. Des scènes analogues retrouvent sur un vase de bronze et sur des monnaies.

8° Mort d'Orphée.

La mort d'Orphée n'est guère représentée que sur des vases peints. Les artistes paraissent avoir tous adopté la tradition la plus répandue, suivant laquelle le héros fut tué par les Ménades. Mais ils se sont attachés à varier les détails de la scène. Sur une coupe à fond blanc du Ve siècle, Orphée renversé élève sa lyre d'une main pour parer le coup que va lui porter une Ménade armée d'une hache ; sur une amphore de Vulci de composition analogue, le héros est assailli plusieurs femmes. Sur un vase de Nola, le héros renversé lève aussi sa lyre en l'air ; une Ménade le transperce de son thyrse ; deux autres se préparent à le lapider. Un vase de Chiusi montre la même scène, avec quelques modifications : Orphée est de même renversé à demi ; à gauche, deux femmes lancent sur lui de grosses pierres ; à droite, une Amazone le menace de sa lance.


9° Orphée rendant des oracles. - Cette scène n'a été signalée jusqu'ici que sur un vase attique de la fin du Ve siècle. L'artiste s'est inspiré des traditions suivant lesquelles la tête d'Orphée avait été ensevelie sur la côte de Lesbos et y prophétisait. Au milieu, surgit du sol la tête du héros ; un jeune homme assis note sur un diptyque l'oracle rendu ; à droite, Apollon étend un bras protecteur au-dessus de la tête inspirée.


III. Orphée dans l'art chrétien

Il nous reste à dire quelques mots des monuments chrétiens où figure Orphée, monuments moins nombreux qu'on ne l'a dit, mais qui n'en présentent pas moins un grand intérêt. On peut s'étonner d'abord que le héros Thrace, l'aède des Argonautes, l'initiateur des mystères, le révélateur de l'orphisme, ait trouvé place aux Catacombes. On a imaginé là-dessus bien des hypothèses, dont plusieurs aventureuses. Le plus simple est d'interroger les intéressés, c'est-à-dire les chrétiens des premiers siècles. Les fidèles croyaient qu'Orphée avait connu en Egypte les livres de Moïse, et que dès lors il avait professé le monothéisme. On allait plus loin ; on admettait que, comme les Sibylles, il avait entrevu et prêché la doctrine du Verbe. Enfin, on le considérait comme une sorte de précurseur du Christ : Orphée charmant les animaux était l'image du Christ attirant les âmes. Les livres orphiques étaient familiers à Clément d'Alexandrie et à plusieurs autres apologistes. Le recueil des Orphica contient même bien des interpolations chrétiennes. Les fidèles y retrouvaient avec plaisir plusieurs de leurs doctrines favorites : l'unité divine, le péché originel, la nécessité d'une purification, les joies du Paradis réservées aux élus. Puisque Orphée avait sur tant de points pensé comme eux et qu'il s'était d'ailleurs inspiré de Moïse, ils n'avaient pas de scrupule à le considérer comme un des leurs, tout au moins comme un précurseur. Ils acceptèrent donc la légende si populaire de l'Orphée charmeur, et peu à peu le tournèrent en symbole.

C'est ce que montre bien l'étude des monuments conservés. Les scènes figurées, qui presque toutes représentent Orphée charmant les animaux, se répartissent entre deux classes, où l'on suit l'évolution du type. A l'origine, les artistes se contentent de copier l'art païen ; plus tard, ils interprètent et idéalisent la physionomie d'Orphée.

A la première catégorie appartiennent deux peintures du cimetière de Domitilla. C'est d'abord un plafond : au milieu d'un cadre octogonal, qu'entourent huit compartiments à scènes bibliques, Orphée, vêtu d'une tunique flottante et coiffé d'un bonnet phrygien, est assis sur un rocher et joue de la cithare ; à droite et à gauche, un arbre où perchent un paon et d'autres oiseaux ; aux pieds du chanteur, divers animaux, dont un lion, un cheval, une tortue, un serpent. Une autre fresque, au fond d'un arcosolium, montre Orphée dans la même attitude et le même costume, entre deux arbres et des oiseaux ; à droite, deux lions ; à gauche, un boeuf et deux chameaux. Ces deux fresques sont étroitement apparentées à l'art païen.

Tout autres sont les peintures de la seconde catégorie. La figure du héros, moins personnelle et moins vivante, y devient un symbole. Dans un arcosolium du cimetière de Priscilla, Orphée n'a plus autour de lui que les animaux symboliques, familiers à l'art chrétien : le bélier, la brebis, le chien, la colombe.

La scène est encore plus simple et plus abstraite sur un plafond du cimetière de Calliste : Orphée, transformé en «Bon Pasteur», n'a plus pour auditeurs que deux brebis.


C'est ce dernier type qu'adoptèrent les sculpteurs chrétiens. Sur un sarcophage d'Ostie (fig. 5136), Orphée, en costume romain du temps, n'est plus caractérisé que par le bonnet phrygien, équivalent conventionnel du bonnet thrace ; il ne joue que pour une colombe et un bélier, d'ailleurs très attentifs ; la scène laisse une impression toute mystique. Mêmes caractères sur des sarcophages de Porto Torres et de Cacarens, sur une pyxis de Brioude, sur un sceau de Spalato.


On a récemment découvert à Jérusalem, près de la porte de Damas, une mosaïque où est représentée une scène analogue. Cette mosaïque se trouvait dans un cimetière chrétien, et parait elle-même chrétienne. Orphée s'y montre avec sa physionomie symbolique, comme dans les fresques les plus récentes des Catacombes ; près de lui sont deux femmes, Theodosia et Georgia, en qui l'on a voulu reconnaître des saintes. Si l'interprétation est justifiée, cette mosaïque de Jérusalem, qui date probablement du iv ou du ve siècle, marquerait la dernière étape dans l'évolution du type. Orphée ne serait plus seulement un symbole de christianisme ; associé à des saints, il serait devenu lui-même une sorte de saint. Mais il convient d'attendre de nouvelles découvertes, avant d'admettre cette conclusion.

En Occident, aucun des monuments chrétiens où figure Orphée ne parait postérieur au IVe siècle. Et l'on s'explique aisément pourquoi. A force de simplifier et d'idéaliser la scène, on en avait supprimé tous les traits caractéristiques : Orphée disparut sans doute de l'art chrétien, parce qu'il s'était identifié avec le Bon Pasteur.

P. Monceaux

Pour aller plus loin...

Les représentations iconographiques d'Orphée dans les monuments chrétiens
Article Orphée du Dictionnaire des Antiquités chrétiennes de Martigny (1877)

L'orphisme
Article Orphici du Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines de Daremberg et Saglio (1877)
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# Posté le mardi 03 mars 2009 08:48

1ère / HISTOIRE DES VOYAGES DE SCARMENTADO

HISTOIRE DES VOYAGES DE SCARMENTADO
Écrite par LUI-MÊME. (1756)

Notes bibliographiques.

Je naquis dans la ville de Candie, en 1600. Mon père en était gouverneur, et je me souviens qu'un poète médiocre, qui n'était pas médiocrement dur, nommé Iro(10), fit de mauvais vers à ma louange, dans lesquels il me faisait descendre de Minos en droite ligne; mais, mon père ayant été disgracié, il fit d'autres vers où je ne descendais plus que de Pasiphaé et de son amant. C'était un bien méchant homme que cet Iro, et le plus ennuyeux coquin qui fût dans l'île.

Mon père m'envoya, à l'âge de quinze ans, étudier à Rome. J'arrivai dans l'espérance d'apprendre toutes les vérités; car, jusque-là, on m'avait enseigné tout le contraire, selon l'usage de ce bas monde, depuis la Chine jusqu'aux Alpes. Monsignor Profondo, à qui j'étais recommandé, était un homme singulier, et un des plus terribles savants qu'il y eût au monde. Il voulut m'apprendre les catégories d'Aristote, et fut sur le point de me mettre dans la catégorie de ses mignons je l'échappai belle!... Je vis des processions, des exorcismes, et quelques rapines. On disait, mais très faussement, que la signora Olimpia, personne d'une grande prudence, vendait beaucoup de choses qu'on ne devait point vendre. J'étais dans un âge où tout cela me paraissait fort plaisant. Une jeune dame de moeurs très douces nommée la signora Fatelo, s'avisa de m'aimer. Elle était courtisée par le révérend père Peignardini et par le révérend père Aconiti, jeunes profès d'un ordre qui n'existe plus: elle les mit d'accord en me donnant ses bonnes grâces; mais, en même temps, je courus risque d'être excommunié et empoisonné. Je partis, très content de l'architecture de Saint-Pierre.

Je voyageai en France; c'était le temps du règne de Louis le Juste (15). La première chose qu'on me demanda, ce fut si je voulais, à mon déjeuner, un petit morceau du général d'Ancre, dont le peuple avait fait rôtir la chair, et qu'on distribuait à fort bon compte à ceux qui en voulaient.

Cet État était continuellement en proie aux guerres civiles, quelquefois pour une place au conseil, quelquefois pour deux pages de controverse. Il y avait plus de soixante ans que ce feu, tantôt couvert et tantôt soufflé avec violence, désolait ces beaux climats. C'étaient là les libertés de l'Église gallicane. « Hélas! dis-je, ce peuple est pourtant né doux! qui peut l'avoir tiré ainsi de son caractère? Il plaisante, et il fait des Saint-Barthélemy. Heureux le temps où il ne fera que plaisanter! »

Je passai en Angleterre: les mêmes querelles y excitaient les mêmes fureurs. De saints catholiques avaient résolu, pour le bien de l'Église, de faire sauter en l'air, avec de la poudre, le roi, la famille royale et tout le parlement, et de délivrer l'Angleterre de ces hérétiques. On me montra la place où la bienheureuse reine Marie, fille de Henri VIII, avait fait brûler plus de cinq cents de ses sujets. Un prêtre ibernois m'assura que c'était une très belle action premièrement, parce que ceux qu'on avait tués étaient Anglais; en second lieu, parce qu'ils ne prenaient jamais d'eau bénite, et qu'ils ne croyaient pas au trou de saint Patrice. Il s'étonnait surtout que la reine Marie ne fût pas encore canonisée; mais il espérait qu'elle le serait bientôt, quand le cardinal neveu aurait un peu de loisir.

J'allai en Hollande, où j'espérais trouver plus de tranquillité chez des peuples plus flegmatiques. On coupait la tête à un vieillard vénérable lorsque j'arrivai à la Haye. C'était la tête chauve du premier ministre Barneveldt, l'homme qui avait le mieux mérité de la république. Touché de pitié, je demandai quel était son crime, et s'il avait trahi l'État. « Il a fait bien pis, me répondit un prédicant à manteau noir; c'est un homme qui croit que l'on peut se sauver par les bonnes oeuvres aussi bien que par la foi. Vous sentez bien que, si de telles opinions s'établissaient, une république ne pourrait subsister, et qu'il faut des lois sévères pour réprimer de si scandaleuses horreurs. » Un profond politique du pays me dit en soupirant: « Hélas! monsieur, le bon temps ne durera pas toujours; ce n'est que par hasard que ce peuple est si zélé; le fond de son caractère est porté au dogme abominable de la tolérance; un jour, il y viendra: cela fait frémir. » Pour moi, en attendant que ce temps funeste de la modération et de l'indulgence fût arrivé, je quittai bien vite un pays où la sévérité n'était adoucie par aucun agrément, et je m'embarquai pour l'Espagne.

La cour était à Séville, les galions étaient arrivés, tout respirait l'abondance et la joie dans la plus belle saison de l'année. Je vis, au bout d'une allée d'orangers et de citronniers, une espèce de lice immense entourée de gradins couverts d'étoffes précieuses. Le roi, la reine, les infants, les infantes étaient sous un dais superbe. Vis-à-vis de cette auguste famille était un autre trône, mais plus élevé. Je dis à un de mes compagnons de voyage: « A moins que ce trône ne soit réservé pour Dieu, je ne vois pas à quoi il peut servir. » Ces indiscrètes paroles furent entendues d'un grave Espagnol, et me coûtèrent cher. Cependant je m'imaginais que nous allions voir quelque carrousel ou quelque fête de taureaux, lorsque le grand inquisiteur parut sur ce trône, d'où il bénit le roi et le peuple.

Ensuite vint une armée de moines défilant deux à deux, blancs, noirs, gris, chaussés, déchaussés, avec barbe, sans barbe, avec capuchon pointu et sans capuchon; puis marchait le bourreau; puis on voyait, au milieu des alguazils et des grands, environ quarante personnes couvertes de sacs sur lesquels on avait peint des diables et des flammes: c'étaient des juifs qui n'avaient pas voulu renoncer absolument à Moïse, c'étaient des chrétiens qui avaient épousé leurs commères, ou qui n'avaient pas adoré Notre-Dame d'Atocha, ou qui n'avaient pas voulu se défaire de leur argent comptant en faveur des frères hiéronymites. On chanta dévotement de très belles prières, après quoi on brûla à petit feu tous les coupables: de quoi toute la famille royale parut extrêmement édifiée.

Le soir, dans le temps que j'allais me mettre au lit, arrivèrent chez moi deux familiers de l'inquisition avec la sainte Hermandad: ils m'embrassèrent tendrement, et m'emmenèrent, sans me dire un seul mot, dans un cachot très frais, meublé d'un lit de natte et d'un beau crucifix. Je restai là six semaines, au bout desquelles le révérend père inquisiteur m'envoya prier de venir lui parler: il me serra quelque temps entre ses bras avec une affection toute paternelle; il me dit qu'il était sincèrement affligé d'avoir appris que je fusse si mal logé, mais que tous les appartements de la maison étaient remplis, et qu'une autre fois il espérait que je serais plus à mon aise. Ensuite il me demanda cordialement si je ne savais pas pourquoi j'étais là. Je dis au révérend père que c'était apparemment pour mes péchés. « Eh bien! mon cher enfant, pour quel pêché?... parlez-moi avec confiance. » J'eus beau imaginer, je ne devinai point. Il me mit charitablement sur les voies.

Enfin je me souvins de mes indiscrètes paroles. J'en fus quitte pour la discipline et une amende de trente mille réales. On me mena faire la révérence au grand inquisiteur: c'était un homme poli, qui me demanda comment j'avais trouvé sa petite fête. Je lui dis que cela était délicieux; et j'allai presser mes compagnons de voyage de quitter ce pays, tout beau qu'il est. Ils avaient eu le temps de s'instruire de toutes les grandes choses que les Espagnols avaient faites pour la religion. Ils avaient lu les mémoires du fameux évêque de Chiapa(11), par lesquels il paraît qu'on avait égorgé, ou brûlé, ou noyé dix millions d'infidèles en Amérique, pour les convertir. Je crus que cet évêque exagérait; mais, quand on réduirait ces sacrifices à cinq millions de victimes, cela serait encore admirable.

Le désir de voyager me pressait toujours. J'avais compté finir mon tour de l'Europe par la Turquie: nous en prîmes la route. Je me proposai bien de ne plus dire mon avis sur les fêtes que je verrais. « Ces Turcs, dis-je à mes compagnons, sont des mécréants qui n'ont point été baptisés et qui, par conséquent, seront bien plus cruels que les révérends pères inquisiteurs. Gardons le silence quand nous serons chez les mahométans. »

J'allai donc chez eux. Je fus étrangement surpris de voir, en Turquie, beaucoup plus d'églises chrétiennes qu'il n'y en avait dans Candie. J'y vis jusqu'à des troupes nombreuses de moines qu'on laissait prier la Vierge Marie librement, et maudire Mahomet, ceux-ci en grec, ceux-là en latin, quelques autres en arménien. « Les bonnes gens que les Turcs! » m'écriai-je. Les chrétiens grecs et les chrétiens latins étaient ennemis mortels dans Constantinople; ces esclaves se persécutaient les uns les autres comme des chiens qui se mordent dans la rue et à qui leurs maîtres donnent des coups de bâton pour les séparer. Le grand vizir protégeait alors les Grecs. Le patriarche grec m'accusa d'avoir soupé chez le patriarche latin, et je fus condamné, en plein divan, à cent coups de latte sur la plante des pieds, rachetables de cinq cents sequins. Le lendemain, le grand vizir fut étranglé; le surlendemain, son successeur, qui était pour le parti des Latins, et qui ne fut étranglé qu'un mois après, me condamna à la même amende pour avoir soupé chez le patriarche grec. Je fus dans la triste nécessité de ne plus fréquenter ni l'église grecque ni la latine. Pour m'en consoler, je pris à loyer une fort belle Circassienne, qui était la personne la plus tendre dans le tête-à-tête et la plus dévote à la mosquée. Une nuit, dans les doux transports de son amour, elle s'écria en m'embrassant: Alla! Illa! Alla! Ce sont les paroles sacramentelles des Turcs; je crus que c'étaient celles de l'amour; je m'écriai aussi fort tendrement: Alla! Illa! Alla! — Ah! me dit-elle, le Dieu miséricordieux soit loué! vous êtes Turc? » Je lui dis que je le bénissais de m'en avoir donné la force, et je me crus trop heureux. Le matin, l'iman vint pour me circoncire, et, comme je fis quelque difficulté, le cadi du quartier, homme loyal, me proposa de m'empaler: je sauvai mon prépuce et mon derrière avec mille sequins, et je m'enfuis vite en Perse, résolu de ne plus entendre ni messe grecque ni latine en Turquie, et de ne plus crier: Alla! Illa! Alla! dans un rendez-vous.

En arrivant à Ispahan, on me demanda si j'étais pour le mouton noir ou pour le mouton blanc. Je répondis que cela m'était fort indifférent, pourvu qu'il fût tendre. (Il faut savoir que les factions du mouton blanc et du mouton noir partageaient encore les Persans.) On crut que je me moquais des deux partis, de sorte que je me trouvai déjà une violente affaire sur les bras aux portes de la ville: il m'en coûta encore grand nombre de sequins pour me débarrasser des moutons.

Je poussai jusqu'à la Chine, avec un interprète qui m'assura que c'était là le pays où l'on vivait librement et gaiement. Les Tartares s'en étaient rendus maîtres après avoir tout mis à feu et à sang, et les révérends pères jésuites d'un côté, comme les révérends pères dominicains de l'autre, disaient qu'ils y gagnaient des âmes à Dieu, sans que personne en sût rien. On n'a jamais vu de convertisseurs si zélés; car ils se persécutaient les uns les autres tour à tour: ils écrivaient à Rome des volumes de calomnies; ils se traitaient d'infidèles et de prévaricateurs pour une âme. Il y avait surtout une horrible querelle entre eux sur la manière de faire la révérence: les jésuites voulaient que les Chinois saluassent leurs pères et leurs mères à la mode de la Chine, et les dominicains voulaient qu'on les saluât à la mode de Rome (16). Il m'arriva d'être pris, par les jésuites, pour un dominicain. On me fit passer, chez sa Majesté Tartare, pour un espion du pape. Le conseil suprême chargea un premier mandarin, qui ordonna à un sergent, qui commanda à quatre sbires du pays de m'arrêter et de me lier en cérémonie. Je fus conduit, après cent quarante génuflexions, devant sa Majesté. Elle me fit demander si j'étais l'espion du pape, et s'il était vrai que ce prince dût venir en personne le détrôner. Je lui répondis que le pape était un prêtre de soixante-dix ans (17), qu'il demeurait à quatre mille lieues de sa sacrée Majesté Tartaro-Chinoise, qu'il avait environ deux mille soldats qui montaient la garde avec un parasol, qu'il ne détrônait personne, et que sa Majesté pouvait dormir en sûreté. Ce fut l'aventure la moins funeste de ma vie. On m'envoya à Macao, d'où je m'embarquai pour l'Europe.

Mon vaisseau eut besoin d'être radoubé vers les côtes de Golconde. Je pris ce temps pour aller voir la cour du grand Aureng-Zeb, dont on disait des merveilles dans le monde: il était alors dans Delhi. J'eus la consolation de l'envisager le jour de la pompeuse cérémonie dans laquelle il reçut le présent céleste que lui envoyait le shérif de la Mecque: c'était le balai avec lequel on avait balayé la maison sainte, le caaba, le beth Alla. Ce balai est le symbole du balai divin, qui balaye toutes les ordures de l'âme. Aureng-Zeb ne paraissait pas en avoir besoin; c'était l'homme le plus pieux de tout l'Indoustan. Il est vrai qu'il avait égorgé un de ses frères et empoisonné son père; vingt raïas et autant d'omras étaient morts dans les supplices; mais cela n'était rien, et on ne parlait que de sa dévotion. On ne lui comparait que la sacrée majesté du sérénissime empereur de Maroc, Muley Ismael, qui coupait des têtes tous les vendredis après la prière.

Je ne disais mot; les voyages m'avaient formé, et je sentais qu'il ne m'appartenait pas de décider entre ces deux augustes souverains. Un jeune Français, avec qui je logeais, manqua, je l'avoue, de respect à l'empereur des Indes et à celui de Maroc: il s'avisa de dire très indiscrètement qu'il y avait en Europe de très pieux souverains qui gouvernaient bien leurs États, et qui fréquentaient même les églises, sans pourtant tuer leurs pères et leurs frères, et sans couper les tètes de leurs sujets. Notre interprète transmit en hindou ce discours impie de mon jeune homme. Instruit par le passé, je fis vite seller mes chameaux: nous partîmes, le Français et moi. J'ai su depuis que, la nuit même, les officiers du grand Aureng-Zeb étant venus pour nous prendre, ils ne trouvèrent que l'interprète: il fut exécuté en place publique; et tous les courtisans avouèrent sans flatterie que sa mort était très juste.

Il me restait de voir l'Afrique, pour jouir de toutes les douceurs de notre continent. Je la vis en effet. Mon vaisseau fut pris par des corsaires nègres. Notre patron fit de grandes plaintes, il leur demanda pourquoi ils violaient ainsi les lois des nations. Le capitaine nègre lui répondit: « Vous avez le nez long, et nous l'avons plat; vos cheveux sont tout droits, et notre laine est frisée; vous avez la peau de couleur de cendre, et nous de couleur d'ébène; par conséquent nous devons, par les lois sacrées de la nature, être toujours ennemis. Vous nous achetez aux foires de la côte de Guinée, comme des bêtes de somme, pour nous faire travailler à je ne sais quel emploi aussi pénible que ridicule. Vous nous faites fouiller, à coups de nerf de boeuf, dans des montagnes, pour en tirer une espèce de terre jaune qui, par elle-même, n'est bonne à rien, et qui ne vaut pas, à beaucoup près, un bon oignon d'Égypte; aussi, quand nous vous rencontrons, et que nous sommes les plus forts, nous vous faisons labourer nos champs ou nous vous coupons le nez et les oreilles. »

On n'avait rien à répliquer à un discours si sage. J'allai labourer le champ d'une vieille négresse, pour conserver mes oreilles et mon nez. On me racheta au bout d'un an. J'avais vu tout ce qu'il y a de beau, de bon et d'admirable sur la terre: je résolus de ne plus voir que mes pénates. Je me mariai chez moi je fus cocu, et je vis que c'était l'état le plus doux de la vie.
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# Posté le samedi 31 mai 2008 08:26

1ère / torture

VOLTAIRE (1694-1778)
ARTICLE "TORTURE", DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE (1764)


Les Romains n'infligèrent jamais la torture qu' aux esclaves, mais les esclaves n'étaient pas comptés pour des hommes. Il n'y a pas d'apparence (1) non plus qu'un conseiller de la Tournelle (2) regarde comme un de ses semblables un homme qu'on lui amène hâve, pâle, défait, les yeux mornes, la barbe longue et sale, couvert de la vermine dont il a été rongé dans un cachot. Il se donne le plaisir de l'appliquer à la grande et à la petite torture, en présence d'un chirurgien qui lui tâte le pouls, jusqu'à ce qu'il soit en danger de mort, après quoi on recommence ; et comme dit très bien la comédie des Plaideurs : "Cela fait toujours passer une heure ou deux".

Le grave magistrat qui a acheté pour quelque argent (3) le droit de faire ces expériences sur son prochain va conter à dîner à sa femme ce qui s'est passé le matin. La première fois, madame en a été révoltée ; à la seconde, elle y a pris goût, parce qu'après tout les femmes sont curieuses ; ensuite, la première chose qu'elle lui dit lorsqu'il rentre en robe chez lui : « Mon petit coeur, n' avez-vous fait donner aujourd'hui la question à personne ? »

Les Français, qui passent, je ne sais pourquoi, pour un peuple fort humain, s'étonnent que les Anglais, qui ont eu l'inhumanité de nous prendre tout le Canada, aient renoncé au plaisir de donner la question.

Lorsque le chevalier de La Barre, petit-fils d'un lieutenant général des armées, jeune homme de beaucoup d'esprit et d'une grande espérance, mais ayant toute l'étourderie d'une jeunesse effrénée, fut convaincu (4) d'avoir chanté des chansons impies, et même d'avoir passé devant une procession de capucins sans avoir ôté son chapeau, les juges d'Abbeville, gens comparables aux sénateurs romains, ordonnèrent, non seulement qu'on lui arrachât la langue, qu'on lui coupât la main, et qu'on brûlât son corps à petit feu ; mais ils l'appliquèrent encore à la torture pour savoir combien de chansons il avait chantées, et combien de processions il avait vues passer, le chapeau sur la tête.

Ce n'est pas dans le XIII° ou dans le XIV° siècle que cette aventure est arrivée, c'est dans le XVIII°. Les nations étrangères jugent de la France par les spectacles, par les romans, par les jolis vers, par les filles d'Opéra, qui ont les moeurs fort douces, par nos danseurs d'Opéra, qui ont de la grâce, par Mlle Clairon, qui déclame des vers à ravir. Elles ne savent pas qu'il n'y a point au fond de nation plus cruelle que la française.
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Notes :
1) Il n'y a pas d'apparence non plus que ... : Il n'est pas non plus très vraisemblable qu' un conseiller de La Tournelle puisse considérer comme un de ses semblables un homme ...
2) La Tournelle était la Chambre Criminelle du Parlement de Paris.
3) Allusion à la possibilité d'achat d'un titre ou d'une charge.
4) fut convaincu : fut accusé, fut jugé coupable de...
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# Posté le lundi 05 mai 2008 13:58