Philosophie diderotienne
Le moment est donc venu de dire quelques mots de la philosophie diderotienne. Il ne faut surtout pas, pour ce faire, adopter la perspective des fameuses contradictions et incohérences propres au tempérament fougueux de Diderot, cette girouette sympathique (cf Lagarde et Michard, qui rapportent comme allant de soi une tradition antimatérialiste virulente dès le XIXeme siècle, car les intérêts politiques, Révolution de 1789 oblige, forçaient à combattre par tous les moyens la philosophie des Lumières, jugée dangereusement matérialiste. C?est contre elle qu?on a fondé la doctrine philosophique imposée dans l?enseignement, le spiritualisme universitaire, enseigné pendant plus d?un siècle comme doctrine officielle de l?État français). Il faut postuler de la cohérence, une cohérence évidemment à démontrer et éprouver. Je pense en effet, j?ai toujours pensé, qu?avant de crier à la contradiction chez les génies, il fallait d?abord, plus modestement, essayer de comprendre en faisant l?effort de se hausser à leur niveau. Car, malgré nos toges, et nos titres obtenus par concours, nous n?habitons pas, hélas, au même palier.
Le thème de la matière
Premier thème : la matière, une et continue, de l?apparemment inerte au vivant, est auto-organisée. Elle n?obéit ni à un principe créateur spirituel, baptisé Dieu ou Raison souveraine, ni à des causes finales qui tireraient tout être vers sa fin naturelle, inhérente à son essence et principe d?intelligibilité. Finalisme et matérialisme s?opposent. Cette matière incréée, une et multiforme, est en perpétuel mouvement, en continuelle métamorphose, prodigieusement complexe et active, insécable en deux substances comme la matière inerte et la pensée, sur le mode dualiste des cartésiens. Il n?y a pas de dessein dans la nature, de finalité programmée. Cette conception, Diderot ne l?a pas d?emblée, il la conquiert contre lui-même, au cours de ses premières ½uvres. Il passe du théisme finaliste à l?athéisme matérialiste, celui qu?exprime Saunderson, mathématicien aveugle, dans la Lettre sur les aveugles. Une telle conception heurte de front la pensée dominante des Lumières : songez à Voltaire, pour qui les lois newtoniennes sont la preuve même, la preuve mathématique d?un dessein intelligent préexistant, d?un Créateur conscient ; songez à Rousseau, défenseur de la Providence divine, adversaire acharné des matérialistes athées, et d?abord de son ex-meilleur ami, Denis Diderot. A vous de voir si et comment Jacques le fataliste répond à cette grandiose idée, que beaucoup de nos contemporains ont encore bien du mal à admettre : c?est une opinion courante, banale, populaire, que la complexité des corps vivants doit forcément obéir à un dessein concerté d?avance, à une programmation intelligente, à une finalité divine ou cosmique (argument, par exemple, de Leibniz, sans cesse repris ensuite). On peut se demander si, par exemple, l?erreur fatale de Mme de la Pommeraye ne serait pas d?aligner la fidélité amoureuse, sujette à mouvement et métamorphose, sur l?intangible fidélité que la religion exige des croyants, sauf à descendre en enfer... Toute la structure du roman serait aussi à envisager dans cette perspective, avec ses sauts et gambades, ses mouvements incessants, ses causes et fils enchevêtrés, ses décrochements.
Le dilemme est posé d?emblée, chez Diderot, dès la « traduction » de l?Essai sur le mérite et la vertu, ½uvre de l?anglais Shaftesbury : « Croire que tout a été fait et ordonné, que tout est gouverné pour le mieux par une seule intelligence essentiellement bonne, c?est être un parfait théiste.
Ne reconnaître dans la nature d?autre cause, d?autre principe des êtres que le hasard ; nier qu?une intelligence suprême ait fait, ordonné, disposé tout à quelque bien général ou particulier, c?est être un parfait athée. » Parfait athée, Diderot ne l?est certes pas encore dans ce premier texte, mais le problème est clair. Roman-dialogue, avons-nous demandé à propos de Jacques ; il faut ajouter : roman athée, roman sans finalité ? Bien entendu, on est obligé de convenir que si Dieu a créé le monde, ce monde doit forcément viser le bien. Comment faire autrement, en bonne logique ? Au c½ur de la question du choix entre athéisme matérialiste et théisme, il y a donc bien la question de la finalité. Mais hasard veut-il dire chaos ? Diderot, qui le croit au début avec Shaftesbury, le niera ensuite avec la dernière énergie : l?organisation esthétique du roman ne prouve donc rien contre l?athéisme bien compris ! Donc vous voyez que les interventions métapoétiques du narrateur peuvent aussi être interrogées sur un plan philosophique : Où allaient-ils ? Je n?en sais rien, que vous importe, le monde n?obéit pas à un finalisme... Il n?est pas assuré qu?il ne s?agisse que de techniques narratives, de roman jouant avec le roman, de narratologie en acte. Tout cela enveloppe de la philosophie, de la philosophie matérialiste-athée, anti-finaliste.
Autre idée fondamentale, qui traverse toute l?½uvre de Diderot : le monde forme un tout, un système uni où tout se tient. Cela peut s?interpréter en termes finalistes (le tout premier Diderot), mais aussi matérialiste-athées (Diderot à partir de la Lettre sur les aveugles), et là encore, le roman est à interroger comme image du tout, comme système uni non finalisé, comme système de corrélations non providentialistes, comme ordre et désordre, avancées et digressions, ordre et chaos. Le roman nous donne à voir une image du monde, parce qu?il fait un monde en mouvement, à la fois hasardeux et cohérent. Mais d?une cohérence interne, qui se découvre au fur et à mesure qu?il se déroule, nullement comme un projet préétabli. Encore moins comme l?ordre admirable de la nature qui sert d?argument central aux théistes, de Newton à Voltaire et tant d?autres, dont Bernardin de Saint-Pierre). L?ordre se dégage, dans le roman, d?une sorte de chaos romanesque, sur le modèle matérialiste, pas d?une préconnaissance pleine et entière de son créateur omniscient. Le romancier n?occupe pas la place de Dieu, contrairement à ce que disait Balzac. Et le roman fabrique des monstres, comme l?univers et la société, ces monstres naturels qui causent tant de soucis aux théistes providentialistes : si Dieu est tout-puissant, parfaitement bon et juste, comme il doit l?être, pourquoi des monstres, tel l?aveugle, qui ne peut penser comme nous et valider nos pseudo-preuves ? Les lois qui peu à peu semblent organiser le roman au fur et à mesure de sa construction sont des lois internes à sa matière, pas des commandements extérieurs : Que la lumière soit, et la lumière fut... Chaque moment du récit a son ordre propre, ce qui revient à dire qu?il s?agit d?ordres transitoires, nés du choc aléatoire des atomes (Lucrèce, De Natura rerum), ordres transitoires qui finissent par constituer des lois d?organisation du roman en train de se faire et se défaire, tout en se faisant. Faut-il aller jusqu?à dire que, thèse matérialiste de fond, c?est la matière auto-organisée du roman qui pense dans le mouvement hasardeux qui le constitue ? Je vous laisse en juger. Mais dans ce cas, l?âme du roman serait matérielle. Vous savez que l?hypothèse d?une âme matérielle vient de Locke, qu?elle est reprise par Voltaire dans les Lettres philosophiques (XIII), mais dans un sens déiste : rien n?est impossible à Dieu, qui sommes-nous, faibles créatures bornées, pour limiter sa puissance infinie ? Et Voltaire d?ajouter, au grand scandale des lecteurs orthodoxes, qu?on se trouve devant un fait expérimental : « Je suis corps, et je pense. » Ajoutons quant à nous une citation de Lucrèce pour conclure : « La nature du monde entier se modifie avec le temps ; sans cesse un nouvel état succède à un plus ancien suivant un ordre nécessaire ; aucune chose ne demeure semblable à elle-même : tout passe, tout change et se transforme aux ordres de la nature. » (vers 828-831). Serait-ce ce que Jacques, avec Le Rêve de d?Alembert, donne à voir dans la forme-roman, roman-dialogue, roman-athée, roman profondément, essentiellement matérialiste, car roman de l?unité multiple, du foisonnement auto-institué, non finalisé ?
Le fatalisme
Deuxième et dernier thème : le fatalisme. J?emprunte cette citation de Diderot à Colas Duflo, p. 509 : « On est fataliste, et à chaque instant on pense, on parle, on écrit comme si l?on persévérait dans le préjugé de la liberté, préjugé dont on a été bercé, qui a institué la langue vulgaire [...] sans s?apercevoir qu?elle ne convient plus à nos opinions. » (Réfutation d?Helvétius). Il n?est donc pas si facile d?être un philosophe matérialiste conséquent, Jacques l?avoue aussi, qui n?est sans doute pas un philosophe de grande envergure, mais un philosophe tout de même dans le vrai de la philosophie, c?est-à-dire dans le sillage spinoziste. Il n?est pas un philosophe à prendre à la lettre, puisqu?il place la raison de toute chose en haut, là-haut, dans un grand livre déjà écrit, alors que le matérialiste, en principe, ne connaît que l?ici-bas. Mais nous savons que Jacques répète comme il peut ce que son capitaine disait - du spinozisme militaire fourgué par un valet sans doute analphabète, mais pas forcément idiot pour autant. Vous vous souvenez de Bouvard et Pécuchet s?essayant à Spinoza : c?était trop difficile, ils renoncèrent ! Jacques n?a pas lu Spinoza, ni aucun philosophe, mais il est fataliste, comme Diderot. Il pense que tout existe nécessairement, que tout effort pour échapper à sa destinée y conduit, comme Ésope se retrouve en prison. L?optimisme est aussi un fatalisme, Pangloss l?explique à la fin de Candide : pour manger du cédrat confit près de Constantinople, il fallait en passer par tout ce que le récit raconte. Un critique, dans un très commode commentaire du roman, paru en 1975 chez Hachette, le dit excellemment : « ce texte de fiction a précisément pour rôle d?organiser une coexistence narrative entre des discours hétérogènes, contradictoires, qu?aucune théorie englobante ne parviendrait à concilier » (Éric Walter). Les incohérences de Jacques, thématisées dans le roman, sont donc celles de tout un chacun. Nos idées les plus déterminées, celles auxquelles, dit Diderot, nous finissons par revenir, ne sont pas forcément ni toujours nos règles de vie. Pour la bonne et suffisante raison que le hasard nous mène, ce hasard matérialiste posé dès l?incipit, et pour l?aussi bonne raison qu?un fataliste consommé devrait ne rien faire. Mais peut-on vivre sans jamais rien faire, c?est-à-dire sans désirs ni pulsions, sans corps et sans passions ? Autrement dit, sans déterminismes internes ? Ce que nous appelons hasard, n?est-ce pas du déterminisme ignoré, non encore compris ? Son cheval déporte Jacques, mais le canasson suit son idée et son chemin, une idée bien déterminée qu?on finit par comprendre ! Peut-il y avoir des effets sans causes ? C?est sur ce roc que Voltaire, défenseur de la liberté contre Frédéric II le fataliste, car leibnizien, finit par échouer vers 1750, en renonçant à l?idée de liberté (métaphysique). Seul ce qui arrive démontre que cela devait arriver. Nous voulons savoir ce qui arrivera - où vont-ils ? - mais nous ne le saurons qu?après leur arrivée, qui aurait pu ne pas arriver. Pourquoi ? Parce que les choses s?enchevêtrent, la multitude des rapports nous échappe, du moins sur le coup, hasard et nécessité disent deux points de vue sur le même monde. J?ignore ce qui va être, mais mes actes ignorants de leurs suites participent à l?élaboration du futur, et n?ont de sens que problématique. Le roman tente de donner à voir, par divers moyens, le jeu des possibles à l?intérieur d?une tension entre hasard et déterminisme intégral, entre liberté indéterminée du narrateur et obligation de choisir, entre promesses (le Maître jure de ne jamais interrompre) et actes effectifs. Tension aussi entre un fatalisme philosophiquement juste, fondamentalement vrai, et la traduction problématique qu?en donne Jacques, avec son livre, son rouleau, son ciel où tout est écrit, son astrologie superstitieuse. Difficulté de dire le fatalisme, difficulté à le vivre, bien que tout le démontre en définitive, aux dépens du Maître, partisan conventionnel de la liberté. Nos idées viennent bien du corps, souffrant, désirant, affamé, fatigué, assoiffé, comme le montre l?histoire du genou : le Maître ne connaîtra l?idée de douleur au genou qu?en ayant mal au même endroit... Son idée abstraite de la douleur doit s?enraciner dans des sensations, une mémoire du corps. Le lecteur, à son tour, doit avoir aimé passionnément s?il veut entrer pleinement dans l?histoire de Mme de la Pommeraye, qui ne croit pas au fatalisme ni ne parvient à le fabriquer, tout en craignant la fatalité de l?inconstance... Déterminisme psychologique généralisé, car n?oublions pas que fatalisme veut dire déterminisme intégral : nul ne peut échapper à ce qu?il est et donc doit être. Chacun persévère dans son être : je ne donne pas d?exemples, ils sont innombrables. Ou plutôt j?en donne un, celui du couple maître-valet, qui revient toujours à son état de dépendance réciproque, chacun restant dans son rôle, quoi que fasse et dise le maître, fouet ou pas à la main. Déterminisme des conditions : l?amour n?a pas le même sens chez les pauvres, hantés par la fécondité et ses frais, et chez les riches, hantés par la fidélité, luxe interdit aux pauvres, qui comptent l?amour en enfants et dépenses, tout comme la pitié (cf l?admirable dialogue du couple paysan, entendu par Jacques derrière un paravent). Les sentiments naturels, innés (amour, pitié) doivent être rapportés aux conditions matérielles.
Déterminisme matérialiste et athée, dans la mesure où le roman ne fait place à nulle transcendance, nulle finalité, nulle récompense du bien, nulle punition du mal. C?est plutôt la distinction bien/mal qui se brouille, conformément à la critique faite à Voltaire après son Poème sur le désastre de Lisbonne : bien et mal sont des mots vides de sens aux yeux de la nature, intéressée par les espèces et non par les individus, déclare la Correpondance littéraire de juillet 1756 ; le destin n?a jamais le visage de Dieu, qu?il s?appelle providence ou progrès ou justice. En somme, on pourrait parler d?un roman sans leçon, sans signification fixe et nette, sans fin, au double sens du terme fin. Différence essentielle avec Candide, qui tient en partie au fait que tous les chapitres de Candide ont le même rapport immédiat au thème phiolosophique, alors que la distance varie constamment dans Jacques : comment ramener l?histoire de Mme de la Pommeraye à une simple illustration du fatalisme ? Non pas roman inachevé, roman inachevable, parce qu?il n?y a pas de repos, de parousie, y compris dans l?amour ou la philosophie. Mais on me rétorquera que Jacques fait bien une fin, une fin preste et pépère, au château de la vie, entre gourde, grand rouleau et ventre de femme. Le couteau a trouvé sa gaine, et le voyage sa halte. Il faudrait alors s?interroger sur la conclusion du roman, la comparer à nouveau à celle de Candide. Je préfère conclure, sans fatalisme, que la critique est un art parfois difficile, et m?arrêter là.
JEAN GOLDZINK
Le moment est donc venu de dire quelques mots de la philosophie diderotienne. Il ne faut surtout pas, pour ce faire, adopter la perspective des fameuses contradictions et incohérences propres au tempérament fougueux de Diderot, cette girouette sympathique (cf Lagarde et Michard, qui rapportent comme allant de soi une tradition antimatérialiste virulente dès le XIXeme siècle, car les intérêts politiques, Révolution de 1789 oblige, forçaient à combattre par tous les moyens la philosophie des Lumières, jugée dangereusement matérialiste. C?est contre elle qu?on a fondé la doctrine philosophique imposée dans l?enseignement, le spiritualisme universitaire, enseigné pendant plus d?un siècle comme doctrine officielle de l?État français). Il faut postuler de la cohérence, une cohérence évidemment à démontrer et éprouver. Je pense en effet, j?ai toujours pensé, qu?avant de crier à la contradiction chez les génies, il fallait d?abord, plus modestement, essayer de comprendre en faisant l?effort de se hausser à leur niveau. Car, malgré nos toges, et nos titres obtenus par concours, nous n?habitons pas, hélas, au même palier.
Le thème de la matière
Premier thème : la matière, une et continue, de l?apparemment inerte au vivant, est auto-organisée. Elle n?obéit ni à un principe créateur spirituel, baptisé Dieu ou Raison souveraine, ni à des causes finales qui tireraient tout être vers sa fin naturelle, inhérente à son essence et principe d?intelligibilité. Finalisme et matérialisme s?opposent. Cette matière incréée, une et multiforme, est en perpétuel mouvement, en continuelle métamorphose, prodigieusement complexe et active, insécable en deux substances comme la matière inerte et la pensée, sur le mode dualiste des cartésiens. Il n?y a pas de dessein dans la nature, de finalité programmée. Cette conception, Diderot ne l?a pas d?emblée, il la conquiert contre lui-même, au cours de ses premières ½uvres. Il passe du théisme finaliste à l?athéisme matérialiste, celui qu?exprime Saunderson, mathématicien aveugle, dans la Lettre sur les aveugles. Une telle conception heurte de front la pensée dominante des Lumières : songez à Voltaire, pour qui les lois newtoniennes sont la preuve même, la preuve mathématique d?un dessein intelligent préexistant, d?un Créateur conscient ; songez à Rousseau, défenseur de la Providence divine, adversaire acharné des matérialistes athées, et d?abord de son ex-meilleur ami, Denis Diderot. A vous de voir si et comment Jacques le fataliste répond à cette grandiose idée, que beaucoup de nos contemporains ont encore bien du mal à admettre : c?est une opinion courante, banale, populaire, que la complexité des corps vivants doit forcément obéir à un dessein concerté d?avance, à une programmation intelligente, à une finalité divine ou cosmique (argument, par exemple, de Leibniz, sans cesse repris ensuite). On peut se demander si, par exemple, l?erreur fatale de Mme de la Pommeraye ne serait pas d?aligner la fidélité amoureuse, sujette à mouvement et métamorphose, sur l?intangible fidélité que la religion exige des croyants, sauf à descendre en enfer... Toute la structure du roman serait aussi à envisager dans cette perspective, avec ses sauts et gambades, ses mouvements incessants, ses causes et fils enchevêtrés, ses décrochements.
Le dilemme est posé d?emblée, chez Diderot, dès la « traduction » de l?Essai sur le mérite et la vertu, ½uvre de l?anglais Shaftesbury : « Croire que tout a été fait et ordonné, que tout est gouverné pour le mieux par une seule intelligence essentiellement bonne, c?est être un parfait théiste.
Ne reconnaître dans la nature d?autre cause, d?autre principe des êtres que le hasard ; nier qu?une intelligence suprême ait fait, ordonné, disposé tout à quelque bien général ou particulier, c?est être un parfait athée. » Parfait athée, Diderot ne l?est certes pas encore dans ce premier texte, mais le problème est clair. Roman-dialogue, avons-nous demandé à propos de Jacques ; il faut ajouter : roman athée, roman sans finalité ? Bien entendu, on est obligé de convenir que si Dieu a créé le monde, ce monde doit forcément viser le bien. Comment faire autrement, en bonne logique ? Au c½ur de la question du choix entre athéisme matérialiste et théisme, il y a donc bien la question de la finalité. Mais hasard veut-il dire chaos ? Diderot, qui le croit au début avec Shaftesbury, le niera ensuite avec la dernière énergie : l?organisation esthétique du roman ne prouve donc rien contre l?athéisme bien compris ! Donc vous voyez que les interventions métapoétiques du narrateur peuvent aussi être interrogées sur un plan philosophique : Où allaient-ils ? Je n?en sais rien, que vous importe, le monde n?obéit pas à un finalisme... Il n?est pas assuré qu?il ne s?agisse que de techniques narratives, de roman jouant avec le roman, de narratologie en acte. Tout cela enveloppe de la philosophie, de la philosophie matérialiste-athée, anti-finaliste.
Autre idée fondamentale, qui traverse toute l?½uvre de Diderot : le monde forme un tout, un système uni où tout se tient. Cela peut s?interpréter en termes finalistes (le tout premier Diderot), mais aussi matérialiste-athées (Diderot à partir de la Lettre sur les aveugles), et là encore, le roman est à interroger comme image du tout, comme système uni non finalisé, comme système de corrélations non providentialistes, comme ordre et désordre, avancées et digressions, ordre et chaos. Le roman nous donne à voir une image du monde, parce qu?il fait un monde en mouvement, à la fois hasardeux et cohérent. Mais d?une cohérence interne, qui se découvre au fur et à mesure qu?il se déroule, nullement comme un projet préétabli. Encore moins comme l?ordre admirable de la nature qui sert d?argument central aux théistes, de Newton à Voltaire et tant d?autres, dont Bernardin de Saint-Pierre). L?ordre se dégage, dans le roman, d?une sorte de chaos romanesque, sur le modèle matérialiste, pas d?une préconnaissance pleine et entière de son créateur omniscient. Le romancier n?occupe pas la place de Dieu, contrairement à ce que disait Balzac. Et le roman fabrique des monstres, comme l?univers et la société, ces monstres naturels qui causent tant de soucis aux théistes providentialistes : si Dieu est tout-puissant, parfaitement bon et juste, comme il doit l?être, pourquoi des monstres, tel l?aveugle, qui ne peut penser comme nous et valider nos pseudo-preuves ? Les lois qui peu à peu semblent organiser le roman au fur et à mesure de sa construction sont des lois internes à sa matière, pas des commandements extérieurs : Que la lumière soit, et la lumière fut... Chaque moment du récit a son ordre propre, ce qui revient à dire qu?il s?agit d?ordres transitoires, nés du choc aléatoire des atomes (Lucrèce, De Natura rerum), ordres transitoires qui finissent par constituer des lois d?organisation du roman en train de se faire et se défaire, tout en se faisant. Faut-il aller jusqu?à dire que, thèse matérialiste de fond, c?est la matière auto-organisée du roman qui pense dans le mouvement hasardeux qui le constitue ? Je vous laisse en juger. Mais dans ce cas, l?âme du roman serait matérielle. Vous savez que l?hypothèse d?une âme matérielle vient de Locke, qu?elle est reprise par Voltaire dans les Lettres philosophiques (XIII), mais dans un sens déiste : rien n?est impossible à Dieu, qui sommes-nous, faibles créatures bornées, pour limiter sa puissance infinie ? Et Voltaire d?ajouter, au grand scandale des lecteurs orthodoxes, qu?on se trouve devant un fait expérimental : « Je suis corps, et je pense. » Ajoutons quant à nous une citation de Lucrèce pour conclure : « La nature du monde entier se modifie avec le temps ; sans cesse un nouvel état succède à un plus ancien suivant un ordre nécessaire ; aucune chose ne demeure semblable à elle-même : tout passe, tout change et se transforme aux ordres de la nature. » (vers 828-831). Serait-ce ce que Jacques, avec Le Rêve de d?Alembert, donne à voir dans la forme-roman, roman-dialogue, roman-athée, roman profondément, essentiellement matérialiste, car roman de l?unité multiple, du foisonnement auto-institué, non finalisé ?
Le fatalisme
Deuxième et dernier thème : le fatalisme. J?emprunte cette citation de Diderot à Colas Duflo, p. 509 : « On est fataliste, et à chaque instant on pense, on parle, on écrit comme si l?on persévérait dans le préjugé de la liberté, préjugé dont on a été bercé, qui a institué la langue vulgaire [...] sans s?apercevoir qu?elle ne convient plus à nos opinions. » (Réfutation d?Helvétius). Il n?est donc pas si facile d?être un philosophe matérialiste conséquent, Jacques l?avoue aussi, qui n?est sans doute pas un philosophe de grande envergure, mais un philosophe tout de même dans le vrai de la philosophie, c?est-à-dire dans le sillage spinoziste. Il n?est pas un philosophe à prendre à la lettre, puisqu?il place la raison de toute chose en haut, là-haut, dans un grand livre déjà écrit, alors que le matérialiste, en principe, ne connaît que l?ici-bas. Mais nous savons que Jacques répète comme il peut ce que son capitaine disait - du spinozisme militaire fourgué par un valet sans doute analphabète, mais pas forcément idiot pour autant. Vous vous souvenez de Bouvard et Pécuchet s?essayant à Spinoza : c?était trop difficile, ils renoncèrent ! Jacques n?a pas lu Spinoza, ni aucun philosophe, mais il est fataliste, comme Diderot. Il pense que tout existe nécessairement, que tout effort pour échapper à sa destinée y conduit, comme Ésope se retrouve en prison. L?optimisme est aussi un fatalisme, Pangloss l?explique à la fin de Candide : pour manger du cédrat confit près de Constantinople, il fallait en passer par tout ce que le récit raconte. Un critique, dans un très commode commentaire du roman, paru en 1975 chez Hachette, le dit excellemment : « ce texte de fiction a précisément pour rôle d?organiser une coexistence narrative entre des discours hétérogènes, contradictoires, qu?aucune théorie englobante ne parviendrait à concilier » (Éric Walter). Les incohérences de Jacques, thématisées dans le roman, sont donc celles de tout un chacun. Nos idées les plus déterminées, celles auxquelles, dit Diderot, nous finissons par revenir, ne sont pas forcément ni toujours nos règles de vie. Pour la bonne et suffisante raison que le hasard nous mène, ce hasard matérialiste posé dès l?incipit, et pour l?aussi bonne raison qu?un fataliste consommé devrait ne rien faire. Mais peut-on vivre sans jamais rien faire, c?est-à-dire sans désirs ni pulsions, sans corps et sans passions ? Autrement dit, sans déterminismes internes ? Ce que nous appelons hasard, n?est-ce pas du déterminisme ignoré, non encore compris ? Son cheval déporte Jacques, mais le canasson suit son idée et son chemin, une idée bien déterminée qu?on finit par comprendre ! Peut-il y avoir des effets sans causes ? C?est sur ce roc que Voltaire, défenseur de la liberté contre Frédéric II le fataliste, car leibnizien, finit par échouer vers 1750, en renonçant à l?idée de liberté (métaphysique). Seul ce qui arrive démontre que cela devait arriver. Nous voulons savoir ce qui arrivera - où vont-ils ? - mais nous ne le saurons qu?après leur arrivée, qui aurait pu ne pas arriver. Pourquoi ? Parce que les choses s?enchevêtrent, la multitude des rapports nous échappe, du moins sur le coup, hasard et nécessité disent deux points de vue sur le même monde. J?ignore ce qui va être, mais mes actes ignorants de leurs suites participent à l?élaboration du futur, et n?ont de sens que problématique. Le roman tente de donner à voir, par divers moyens, le jeu des possibles à l?intérieur d?une tension entre hasard et déterminisme intégral, entre liberté indéterminée du narrateur et obligation de choisir, entre promesses (le Maître jure de ne jamais interrompre) et actes effectifs. Tension aussi entre un fatalisme philosophiquement juste, fondamentalement vrai, et la traduction problématique qu?en donne Jacques, avec son livre, son rouleau, son ciel où tout est écrit, son astrologie superstitieuse. Difficulté de dire le fatalisme, difficulté à le vivre, bien que tout le démontre en définitive, aux dépens du Maître, partisan conventionnel de la liberté. Nos idées viennent bien du corps, souffrant, désirant, affamé, fatigué, assoiffé, comme le montre l?histoire du genou : le Maître ne connaîtra l?idée de douleur au genou qu?en ayant mal au même endroit... Son idée abstraite de la douleur doit s?enraciner dans des sensations, une mémoire du corps. Le lecteur, à son tour, doit avoir aimé passionnément s?il veut entrer pleinement dans l?histoire de Mme de la Pommeraye, qui ne croit pas au fatalisme ni ne parvient à le fabriquer, tout en craignant la fatalité de l?inconstance... Déterminisme psychologique généralisé, car n?oublions pas que fatalisme veut dire déterminisme intégral : nul ne peut échapper à ce qu?il est et donc doit être. Chacun persévère dans son être : je ne donne pas d?exemples, ils sont innombrables. Ou plutôt j?en donne un, celui du couple maître-valet, qui revient toujours à son état de dépendance réciproque, chacun restant dans son rôle, quoi que fasse et dise le maître, fouet ou pas à la main. Déterminisme des conditions : l?amour n?a pas le même sens chez les pauvres, hantés par la fécondité et ses frais, et chez les riches, hantés par la fidélité, luxe interdit aux pauvres, qui comptent l?amour en enfants et dépenses, tout comme la pitié (cf l?admirable dialogue du couple paysan, entendu par Jacques derrière un paravent). Les sentiments naturels, innés (amour, pitié) doivent être rapportés aux conditions matérielles.
Déterminisme matérialiste et athée, dans la mesure où le roman ne fait place à nulle transcendance, nulle finalité, nulle récompense du bien, nulle punition du mal. C?est plutôt la distinction bien/mal qui se brouille, conformément à la critique faite à Voltaire après son Poème sur le désastre de Lisbonne : bien et mal sont des mots vides de sens aux yeux de la nature, intéressée par les espèces et non par les individus, déclare la Correpondance littéraire de juillet 1756 ; le destin n?a jamais le visage de Dieu, qu?il s?appelle providence ou progrès ou justice. En somme, on pourrait parler d?un roman sans leçon, sans signification fixe et nette, sans fin, au double sens du terme fin. Différence essentielle avec Candide, qui tient en partie au fait que tous les chapitres de Candide ont le même rapport immédiat au thème phiolosophique, alors que la distance varie constamment dans Jacques : comment ramener l?histoire de Mme de la Pommeraye à une simple illustration du fatalisme ? Non pas roman inachevé, roman inachevable, parce qu?il n?y a pas de repos, de parousie, y compris dans l?amour ou la philosophie. Mais on me rétorquera que Jacques fait bien une fin, une fin preste et pépère, au château de la vie, entre gourde, grand rouleau et ventre de femme. Le couteau a trouvé sa gaine, et le voyage sa halte. Il faudrait alors s?interroger sur la conclusion du roman, la comparer à nouveau à celle de Candide. Je préfère conclure, sans fatalisme, que la critique est un art parfois difficile, et m?arrêter là.
JEAN GOLDZINK