2nde/ La confession d'un enfant du siècle de Musset

La confession d'un enfant du siècle de Musset


Chapitre II
Pendant les guerres de l?empire, tandis que les maris et les frères étaient en Allemagne, les mères inquiètes avaient mis au monde une génération ardente, pâle, nerveuse. Conçus entre deux batailles, élevés dans les collèges aux roulements de tambours, des milliers d?enfants se regardaient entre eux d?un ½il sombre, en essayant leurs muscles chétifs. De temps en temps leurs pères ensanglantés apparaissaient, les soulevaient sur leurs poitrines chamarrées d?or, puis les posaient à terre et remontaient à cheval.
Un seul homme était en vie alors en Europe ; le reste des êtres tâchait de se remplir les poumons de l?air qu?il avait respiré. Chaque année, la France faisait présent à cet homme de trois cent mille jeunes gens ; et lui, prenant avec un sourire cette fibre nouvelle arrachée au c½ur de l?humanité, il la tordait entre ses mains, et en faisait une corde neuve à son arc ; puis il posait sur cet arc une de ces flèches qui traversèrent le monde, et s?en furent tomber dans une petite vallée d?une île déserte, sous un saule pleureur.
Jamais il n?y eut tant de nuits sans sommeil que du temps de cet homme ; jamais on ne vit se pencher sur les remparts des villes un tel peuple de mères désolées ; jamais il n?y eut un tel silence autour de ceux qui parlaient de mort. Et pourtant jamais il n?y eut tant de joie, tant de vie, tant de fanfares guerrières dans tous les c½urs ; jamais il n?y eut de soleils si purs que ceux qui séchèrent tout ce sang. On disait que Dieu les faisait pour cet homme, et on les appelait ses soleils d?Austerlitz. Mais il les faisait bien lui-même avec ses canons toujours tonnants, et qui ne laissaient de nuages qu?aux lendemains de ses batailles.
C?était l?air de ce ciel sans tache, où brillait tant de gloire, où resplendissait tant d?acier, que les enfants respiraient alors. Ils savaient bien qu?ils étaient destinés aux hécatombes ; mais ils croyaient Murat invulnérable, et on avait vu passer l?empereur sur un pont où sifflaient tant de balles, qu?on ne savait s?il pouvait mourir. Et quand même on aurait dû mourir, qu?était-ce que cela ? La mort elle-même était si belle alors, si grande, si magnifique, dans sa pourpre fumante ! Elle ressemblait si bien à l?espérance, elle fauchait de si verts épis qu?elle en était comme devenue jeune, et qu?on ne croyait plus à la vieillesse. Tous les berceaux de France étaient des boucliers ; tous les cercueils en étaient aussi ; il n?y avait vraiment plus de vieillards ; il n?y avait que des cadavres ou des demi-dieux.
Cependant l?immortel empereur était un jour sur une colline à regarder sept peuples s?égorger ; comme il ne savait pas encore s?il serait le maître du monde ou seulement de la moitié, Azraël passa sur la route ; il l?effleura du bout de l?aile, et le poussa dans l?Océan. Au bruit de sa chute, les vieilles croyances moribondes se redressèrent sur leurs lits de douleur, et, avançant leurs pattes crochues, toutes les royales araignées découpèrent l?Europe, et de la pourpre de César se firent un habit d?Arlequin.
De même qu?un voyageur, tant qu?il est sur le chemin, court nuit et jour par la pluie et par le soleil, sans s?apercevoir de ses veilles ni des dangers ; mais dès qu?il est arrivé au milieu de sa famille et qu?il s?assoit devant le feu, il éprouve une lassitude sans bornes et peut à peine se traîner à son lit ; ainsi la France, veuve de César, sentit tout à coup sa blessure. Elle tomba en défaillance, et s?endormit d?un si profond sommeil que ses vieux rois, la croyant morte, l?envoloppèrent d?un linceul blanc. La vieille armée en cheveux gris rentra épuisée de fatigue, et les foyers des châteaux déserts se rallumèrent tristement.
Alors ces hommes de l?Empire, qui avaient tant couru et tant égorgé, embrassèrent leurs femmes amaigries et parlèrent de leurs premières amours ; ils se regardèrent dans les fontaines de leurs prairies natales, et ils s?y virent si vieux, si mutilés, qu?ils se souvinrent de leurs fils, afin qu?on leur fermât les yeux. Ils demandèrent où ils étaient ; les enfants sortirent des collèges, et ne voyant plus ni sabres, ni cuirasses, ni fantassins, ni cavaliers, ils demandèrent à leur tour où étaient leurs pères. Mais on leur répondit que la guerre était finie, que César était mort, et que les portraits de Wellington et de Blücher étaient suspendus dans les antichambres des consultats et des ambassades, avec ces deux mots au bas : Salvatoribus mundi.
Alors il s?assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse. Tous ces enfants étaient des gouttes d?un sang brûlant qui avait inondé la terre ; ils étaient nés au sein de la guerre, pour la guerre. Ils avaient rêvé pendant quinze ans des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides ; on les avait trempés dans le mépris de la vie comme de jeunes épées. Ils n?étaient pas sortis de leurs villes, mais on leur avait dit que par chaque barrière de ces villes on allait à une capitale d?Europe. Ils avaient dans la tête tout un monde ; ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins ; tout cela était vide, et les cloches de leurs paroisses résonnaient seules dans le lointain.
De pâles fantômes, couverts de robes noires, traversaient lentement les campagnes ; d?autres frappaient aux portes des maisons, et dès qu?on leur avait ouvert, ils tiraient de leurs poches de grands parchemins tout usés, avec lesquels ils chassaient les habitants. De tous côtés arrivaient des hommes encore tout tremblants de la peur qui leur avait pris à leur départ, vingt ans auparavant. Tous réclamaient, disputaient et criaient ; on s?étonnait qu?une seule mort pût appeler tant de corbeaux.
Le roi de France était sur son trône, regardant çà et là s?il ne voyait pas une abeille dans ses tapisseries. Les uns lui tendaient leur chapeau, et il leur donnait de l?argent ; les autres lui montraient un crucifix, et il le baisait ; d?autres se contentaient de lui crier aux oreilles de grands noms retentissants, et il répondait à ceux-là d?aller dans sa grand?salle, que les échos en étaient sonores ; d?autres encore lui montraient leurs vieux manteaux, comme ils en avaient bien effacé les abeilles, et à ceux-là il donnait un habit neuf.
Les enfants regardaient tout cela, pensant toujours que l?ombre de César allait débarquer à Cannes et souffler sur ces larves ; mais le silence continuait toujours, et l?on ne voyait flotter dans le ciel que la pâleur des lis. Quand les enfants parlaient de gloire, on leur disait : Faites-vous prêtres ; quand ils parlaient d?ambition : Faites-vous prêtres ; d?espérance, d?amour, de force, de vie : Faites-vous prêtres.
Cependant, il monta à la tribune aux harangues un homme qui tenait à la main un contrat entre le roi et le peuple ; il commença à dire que la gloire était une belle chose, et l?ambition et la guerre aussi ; mais qu?il y en avait une plus belle, qui s?appelait la liberté.
Les enfants relevèrent la tête et se souvinrent de leurs grands-pères, qui en avaient aussi parlé. Ils se souvinrent d?avoir rencontré, dans les coins obscurs de la maison paternelle, des bustes mystérieux avec de longs cheveux de marbre et une inscription romaine ; ils se souvinrent d?avoir vu le soir, à la veillée, leurs aïeules branler la tête et parler d?un fleuve de sang bien plus terrible encore que celui de l?empereur. Il y avait pour eux dans ce mot de liberté quelque chose qui leur faisait battre le c½ur à la fois comme un lointain et terrible souvenir et comme une chère espérance, plus lointaine encore.
Ils tressaillirent en l?entendant ; mais, en rentrant au logis, ils virent trois paniers qu?on portait à Clamart : c?étaient trois jeunes gens qui avaient prononcé trop haut ce mot de liberté.
Un étrange sourire leur passa sur les lèvres à cette triste vue ; mais d?autres harangueurs, montant à la tribune, commencèrent à calculer publiquement ce que coûtait l?ambition, et que la gloire était bien chère ; ils firent voir l?horreur de la guerre et appelèrent boucherie les hécatombes. Et ils parlèrent tant et si longtemps que toutes les illusions humaines, comme des arbres en automne, tombaient feuille à feuille autour d?eux, et que ceux qui les écoutaient passaient leur main sur leur front, comme des fiévreux qui s?éveillent.
Les uns disaient : Ce qui a causé la chute de l?empereur, c?est que le peuple n?en voulait plus ; les autres : Le peuple voulait le roi ; non, la liberté ; non, la raison ; non, la religion ; non, la constitution anglaise ; non, l?absolutisme ; un dernier ajouta : Non ! rien de tout cela, mais le repos. Et ils continuèrent ainsi, tantôt raillant, tantôt disputant, pendant nombre d?années, et, sous prétexte de bâtir, démolissant tout pierre à pierre, si bien qu?il ne passait plus rien de vivant dans l?atmosphère de leurs paroles, et que les hommes de la veille devenaient tout à coup des vieillards.
Trois éléments partageaient donc la vie qui s?offrait alors aux jeunes gens : derrière eux un passé à jamais détruit, s?agitant encore sur ses ruines, avec tous les fossiles des siècles de l?absolutisme ; devant eux l?aurore d?un immense horizon, les premières clartés de l?avenir ; et encore ces deux mondes... quelque chose de semblable à l?Océan qui sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et de flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages, traversée de temps en temps par quelque blanche voile lointaine ou par quelque navire soufflant une lourde vapeur ; le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l?avenir, qui n?est ni l?un ni l?autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l?on ne sait, à chaque pas qu?on fait, si l?on marche sur une semence ou sur un débris.
Voilà dans quel chaos il fallut choisir alors ; voilà ce qui se présentait à des enfants pleins de force et d?audace, fils de l?empire et petits-fils de la révolution.
Or, du passé, ils n?en voulaient plus, car la foi en rien ne se donne ; l?avenir, ils l?aimaient, mais quoi ? comme Pygmalion Galathée ; c?était pour eux comme une amante de marbre, et ils attendaient qu?elle s?animât, que le sang colorât ses veines.
Il leur restait donc le présent, l?esprit du siècle, ange du crépuscule, qui n?est ni la nuit ni le jour ; ils le trouvèrent assis sur un sac de chaux plein d?ossements, serré dans le manteau des égoïstes, et grelottant d?un froid terrible. L?angoisse de la mort leur entra dans l?âme à la vue de ce spectre moitié momie et moitié foetus ; ils s?en approchèrent comme le voyageur à qui l?on montre à Strasbourg la fille d?un vieux comte de Saverdern, embaumée dans sa parure de fiancée. Ce squelette enfantin fait frémir, car ses mains fluettes et livides portent l?anneau des épousées, et sa tête tombe en poussière au milieu des fleurs d?oranger.
Comme à l?approche d?une tempête il passe dans les forêts un vent terrible qui fait frissonner tous les arbres, à quoi succède un profond silence, ainsi Napoléon avait tout ébranlé en passant sur le monde ; les rois avaient senti vaciller leur couronne, et, portant leur main à leur tête, ils n?y avaient trouvé que leurs cheveux hérissés de terreur. Le pape avait fait trois cents lieues pour le bénir au nom de Dieu et lui poser son diadème ; mais il le lui avait pris des mains. Ainsi tout avait tremblé dans cette forêt lugubre des puissances de la vieille Europe ; puis le silence avait succédé.
On dit que, lorsqu?on rencontre un chien furieux, si l?on a le courage de marcher gravement, sans se retourner, et d?une manière régulière, le chien se contente de vous suivre pendant un certain temps, en grommelant entre ses dents ; tandis que, si on laisse échapper un geste de terreur, si on fait un pas trop vite, il se jette sur vous et vous dévore ; car une fois la première morsure faite, il n?y a plus moyen de lui échapper.
Or, dans l?histoire européenne, il était arrivé souvent qu?un souverain eût fait ce geste de terreur et que son peuple l?eût dévoré ; mais si un l?avait fait, tous ne l?avaient pas fait en même temps, c?est-à-dire qu?un roi avait disparu, mais non la majesté royale. Devant Napoléon la majesté royale l?avait fait ce geste qui perd tout, et non seulement la majesté, mais la religion, mais la noblesse, mais toute puissance divine et humaine.
Napoléon mort, les puissances divines et humaines étaient bien rétablies de fait ; mais la croyance en elles n?existait plus. Il y a un danger terrible à savoir ce qui est possible, car l?esprit va toujours plus loin. Autre chose est de se dire : Ceci pourrait être, ou de se dire : Ceci a été ; c?est la première morsure du chien.
Napoléon despote fut la dernière lueur de la lampe du despotisme ; il détruisit et parodia les rois, comme Voltaire les livres saints. Et après lui on entendit un grand bruit, c?était la pierre de Sainte-Hélène qui venait de tomber sur l?ancien monde. Aussitôt parut dans le ciel l?astre glacial de la raison ; et ses rayons, pareils à ceux de la froide déesse des nuits, versant de la lumière sans chaleur, enveloppèrent le monde d?un suaire livide.
On avait bien vu jusqu?alors des gens qui haïssaient les nobles, qui déclamaient contre les prêtres, qui conspiraient contre les rois ; on avait bien crié contre les abus et les préjugés ; mais ce fut une grande nouveauté que de voir le peuple en sourire. S?il passait un noble, ou un prêtre, ou un souverain, les paysans qui avaient fait la guerre commençaient à hocher la tête et à dire : "Ah ! celui-là en temps et lieu ; il avait un autre visage." Et quand on parlait du trône et de l?autel, ils répondaient : "Ce sont quatre ais de bois ; nous les avons cloués et décloués." Et quand on leur disait : "Peuple, tu es revenu des erreurs qui t?avaient égaré ; tu as rappelé tes rois et tes prêtres" ; ils répondaient : "Ce n?est pas nous ; ce sont ces bavards-là." Et quand on leur disait : "Peuple, oublie le passé, laboure et obéis", ils se redressaient sur leurs sièges, et on entendait un sourd retentissement. C?était un sabre rouillé et ébréché qui avait remué dans un coin de la chaumière. Alors on ajoutait aussitôt : "Reste en repos du moins ; si on ne te nuit pas, ne cherche pas à nuire." Hélas ! ils se contentaient de cela.
Mais la jeunesse ne s?en contentait pas. Il est certain qu?il y a dans l?homme deux puissances occultes qui combattent jusqu?à la mort ; l?une, clairvoyante et froide, s?attache à la réalité, la calcule, la pèse, et juge le passé ; l?autre a soif de l?avenir et s?élance vers l?inconnu. Quand la passion emporte l?homme, la raison le suit en pleurant et en l?avertissant du danger ; mais dès que l?homme s?est arrêté à la voix de la raison, dès qu?il s?est dit : C?est vrai, je suis un fou ; où allais-je ? la passion lui crie : Et moi, je vais donc mourir ?
Un sentiment de malaise inexprimable commença donc à fermenter dans tous les c½urs jeunes. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de toute espèce, à l?oisiveté et à l?ennui, les jeunes gens voyaient se retirer d?eux les vagues écumantes contre lesquelles ils avaient préparé leur bras. Tous ces gladiateurs frottés d?huile se sentaient au fond de l?âme une misère insupportable. Les plus riches se firent libertins ; ceux d?une fortune médiocre prirent un état et se résignèrent soit à la robe, soit à l?épée ; les plus pauvres se jetèrent dans l?enthousiasme à froid, dans les grands mots, dans l?affreuse mer de l?action sans but. Comme la faiblesse humaine cherche l?association et que les hommes sont troupeaux de nature, la politique s?en mêla. On s?allait battre avec les gardes du corps sur les marches de la chambre législative, on courait à une pièce de théatre où Talma portait une perruque qui le faisait ressembler à César, on se ruait à l?enterrement d?un député libéral. Mais des membres des deux partis opposés, il n?en était pas un qui, en rentrant chez lui, ne sentît amèrement le vide de son existence et la pauvreté de ses mains.
En même temps que la vie du dehors était si pâle et si mesquine, la vie intérieure de la société prenait un aspect sombre et silencieux ; l?hypocrisie la plus sévère régnaient dans les m½urs ; les idées anglaises se joignant à la dévotion, la gaîté même avait disparu. Peut-être était-ce la Providence qui préparait déjà ses voies nouvelles ; peut-être était-ce l?ange avant-coureur des sociétés futures qui semait déjà dans le c½ur des femmes les germes de l?indépendance humaine, que quelque jour elles réclameront. Mais il est certain que tout d?un coup, chose inouïe, dans tous les salons de Paris, les hommes passèrent d?un côté et les femmes de l?autre ; et ainsi, les une vêtus de blanc comme des fiancées, les autres vêtus de noir comme des orphelins, ils commencèrent à se mesurer des yeux.
Qu?on ne s?y trompe pas : ce vêtement noir que portent les hommes de notre temps est un symbole terrible ; pour en venir là, il a fallu que les armures tombassent pièce à pièce et les broderies fleur à fleur. C?est la raison humaine qui a renversé toutes les illusions ; mais elle en porte elle-même le deuil, afin qu?on la console.
Les m½urs des étudiants et des artistes, ces m½urs si libres, si belles, si pleines de jeunesse, se ressentirent du changement universel. Les hommes, en se séparant des femmes, avaient chuchoté un mot qui blesse à mort : le mépris ; ils s?étaient jetés dans le vin et dans les courtisanes. Les étudiants et les artistes s?y jetèrent aussi ; l?amour était traité comme la gloire et la religion ; c?était une illusion ancienne. On allait donc aux mauvais lieux ; la grisette, cette classe si rêveuse, si romanesque, et d?un amour si tendre et si doux, se vit abandonnée aux comptoirs des boutiques. Elle était pauvre, et on ne l?aimait plus ; elle voulut avoir des robes et des chapeaux : elle se vendit. Ô misère ! le jeune homme qui aurait dû l?aimer; qu?elle aurait aimé elle-même, celui qui la conduisait autrefois aux bois de Verrières et de Romainville, aux danses sur le gazon, aux soupers sous l?ombrage ; celui qui venait causer le soir sous la lampe, au fond de la boutique, durant les longues veillées d?hiver ; celui qui partageait avec elle son morceau de pain trempé de la sueur de son front, et son amour sublime et pauvre ; celui-là, ce même homme, après l?avoir délaissée, la retrouvait quelque soir d?orgie au fond du lupana, pâle et plombée, à jamais perdue, avec la faim sur les lèvres et la prostitution dans le c½ur.
Or, vers ce temps-là, deux poètes, les deux plus beaux génies du siècle après Napoléon, venaient de consacrer leur vie à rassembler tous les éléments d?angoisse et de douleur épars dans l?univers. Goethe, le patriarche d?une littérature nouvelle, après avoir peint dans Werther la passion qui mène au suicide, avait tracé dans son Faust la plus sombre figure humaine qui eût jamais représenté le mal et le malheur. Ses écrits commencèrent alors à passer d?Allemagne en France.
Du fond de son cabinet d?étude, entouré de tableaux et de statues, riche, heureux et tranquille, il regardait venir à nous son ½uvre de ténèbres avec un sourire paternel. Byron lui répondit par un cri de douleur qui fit tressaillir la Grèce, et suspendit Manfred sur les abîmes, comme si le néant eût été le mot de l?énigme hideuse dont il s?enveloppait.
Pardonnez-moi, ô grands poètes, qui êtes maintenant un peu de cendre et qui reposez sous la terre ; pardonnez-moi ! vous êtes des demi-dieux, et je ne suis qu?un enfant qui souffre. Mais en écrivant tout ceci, je ne puis m?empêcher de vous maudire. Que ne chantiez-vous le parfum des fleurs, les voix de la nature, l?espérance et l?amour, la vigne et le soleil, l?azur et la beauté ? Sans doute vous connaissiez la vie, et sans doute vous aviez souffert ; et le monde croulait autour de vous, et vous pleuriez sur ses ruines, et vous désespériez ; et vos maîtresses vous avaient trahis, et vos amis calomniés, et vos compatriotes méconnus ; et vous aviez le vide dans le c½ur, la mort devant les yeux, et vous étiez des colosses de douleur. Mais dites-moi, vous, noble Goethe, n?y avait-il plus de voix consolatrice dans le murmure religieux de vos vieilles forêts d?Allemagne ? Vous pour qui la belle poésie était la s½ur de la science, ne pouvaient-elles à elles deux trouver dans l?immortelle nature une plante salutaire pour le c½ur de leur favori ? Vous qui étiez un panthéiste, un poète antique de la Grèce, un amant des formes sacrées, ne pouviez-vous mettre un peu de miel dans ces beaux vases que vous saviez faire, vous qui n?aviez qu?à sourire et à laisser les abeilles vous venir sur les lèvres ? Et toi, et toi, Byron, n?avais-tu pas près de Ravenne, sous tes orangers d?Italie, sous ton beau ciel vénitien, près de ta chère Adriatique, n?avais-tu pas ta bien-aimée ? Ô Dieu ! moi qui te parle, et qui ne suis qu?un faible enfant, j?ai connu peut-être des maux que tu n?as pas soufferts, et cependant je crois encore à l?espérance, et cependant je bénis Dieu.
Quand les idées anglaises et allemandes passèrent ainsi sur nos têtes, ce fut comme un dégoût morne et silencieux, suivi d?une convulsion terrible. Car formuler des idées générales, c?est changer le salpêtre en poudre, et la cervelle homérique du grand Goethe avait sucé, comme un alambic, toute la liqueur du fruit défendu. Ceux qui ne lurent pas alors crurent n?en rien savoir. Pauvre créatures ! l?explosion les emporta comme des grains de poussière dans l?abîme du doute universel.
Ce fut comme une dénégation de toutes choses du ciel et de la terre, qu?on peut nommer désenchantement, ou si l?en veut, désespérance, comme si l?humanité en léthargie avait été crue morte par ceux qui lui tâtaient le pouls. De même que ce soldat à qui l?on demanda jadis : A quoi crois-tu ? et qui le premier répondit : A moi ; ainsi la jeunesse de France, entendant cette question, répondit la première : A rien.
Dès alors il se forma comme deux camps : d?une part, les esprits exaltés, souffrants, toutes les âmes expansives qui ont besoin de l?infini, plièrent la tête en pleurant ; ils s?enveloppèrent de rêves maladifs, et l?on ne vit plus que de frêles roseaux sur un océan d?amertume. D?une autre part, les hommes de chair restèrent debout, inflexibles, au milieu des jouissances positives, et il ne leur prit d?autre souci que de compter l?argent qu?ils avaient. Ce ne fut qu?un sanglot et un éclat de rire, l?un venant de l?âme, et l?autre du corps.
Voici donc ce que disait l?âme :
Hélas ! hélas ! la religion s?en va ; les nuages du ciel tombent en pluie ; nous n?avons plus ni espoir ni attente, pas deux petits morceaux de bois noir en croix devant lesquels tendre les mains. Le fleuvre de la vie charrie de grands glaçons sur lesquels flottent les ours du pôle. L?astre de l?avenir se lève à peine ; il ne peut sortir de l?horizon ; il y reste enveloppé de nuages, et comme le soleil en hiver, son disque y apparaît d?un rouge de sang qu?il a gardé de quatre-vingt-treize. Il n?y a plus d?amour, il n?y a plus de gloire. Quelle épaisse nuit sur la terre ! Et nous serons morts quand il fera jour.
Voici donc ce que disait le corps :
L?homme est ici-bas pour se servir de ses sens ; il a plus ou moins de morceaux d?un métal jaune ou blanc avec quoi il a droit à plus ou moins d?estime. Manger, boire et dormir, c?est vivre. Quand aux liens qui existent entre les hommes, l?amitié consiste à prêter de l?argent ; mais il est rare d?avoir un ami qu?on puisse aimer assez pour cela. La parenté sert aux héritages : l?amour est un exercice du corps ; la seule jouissance intellectuelle est la vanité.
De même que, dans la machine pneumatique une balle de plomb et un duvet tombent aussi vite l?une que l?autre dans la vide, ainsi les plus fermes esprits subirent alors le même sort que les plus faibles et tombèrent aussi avant dans les ténèbres. De quoi sert la force lorsqu?elle manque de point d?appui ? Il n?y a point de ressource contre le vide. Je n?en veux d?autre preuve que Goethe lui-même, qui, lorsqu?il nous fit tant de mal, avait ressenti la souffrance de Faust avant de la répandre, et avait succombé comme tant d?autres, lui, fils de Spinosa, qui n?avait qu?à toucher la terre pour revivre, comme le fabuleux Antée.
Mais, pareille à la peste asiatique exhalée des vapeurs du Gange, l?affreuse désespérance marchait à grands pas sur la terre. Déjà Chateaubriand, prince de poésie, enveloppant l?horrible idole de son manteau de pèlerin, l?avait placée sur un autel de marbre, au milieu des parfums des encensoirs sacrés. Déjà, pleins d?une force désormais inutile, les enfants du siècle raidissaient leurs mains oisives et buvaient dans leur coupe stérile le breuvage empoisonné. Déjà tout s?abîmait, quand les chacals sortirent de terre. Une littérature cadavéreuse et infecte, qui n?avait que la forme, mais une forme hideuse, commença d?arroser d?un sang fétide tous les monstres de la nature.
Qui osera jamais raonter ce qui se passait alors dans les collèges ? Les hommes doutaient de tout : les jeunes gens nièrent tout. Les poètes chantaient le désespoir : les jeunes gens sortirent des écoles avec le front serein, le visage frais et vermeil, et le blasphème à la bouche. D?ailleurs le caractère français, qui de sa nature est gai et ouvert, prédominant toujours, les cerveaux se remplirent aisément des idées anglaises et allemandes, mais les c½urs, trop légers pour lutter et pour souffrir, se flétrirent comme des fleurs fanées. Ainsi le principe de mort descendit froidement et sans secousse de la tête aux entrailles. Au lieu d?avoir l?enthousiasme du mal nous n?eûmes que l?abnégation du bien ; au lieu du désespoir, l?insensibilité. Des enfants de quinze ans, assis nonchalamment sous des arbrisseaux en fleur, tenaient par passe-temps des propos qui auraient fait frémir d?horreur les bosquets immobiles de Versailles. La communion du Christ, l?hostie, ce symbole éternel de l?amour céleste, servait à cacheter des lettres ; les enfants crachaient le pain de Dieu.
Heureux ceux qui échappèrent à ces temps ! heureux ceux qui passèrent sur les abîmes en regardant le ciel ! Il y en eut sans doute, et ceux-là nous plaindront.
Il est malheureusement vrai qu?il y a dans le blasphème une grande déperdition de force qui soulage le c½ur trop plein. Lorsqu?un athée, tirant sa montre, donnait un quart d?heure à Dieu pour le foudroyer, il est certain que c?était un quart d?heure de colère et de jouissance atroce qu?il se procurait. C?était le paroxysme du désespoir, un appel sans nom à toutes les puissances célestes ; c?était une pauvre et misérable créature se tordant sous le pied qui l?écrase ; c?était un grand cri de douleur. Et qui sait ? aux yeux de celui qui voit tout, c?était peut-être une prière.
Ainsi les jeunes gens trouvaient un emploi de la force inactive dans l?affectation du désespoir. Se railler de la gloire, de la religion, de l?amour, de tout au monde, est une grande consolation, pour ceux qui ne savent que faire ; ils se moquent par là d?eux-mêmes et se donnent raison tout en se faisant la leçon. Et puis, il est doux de se croire malheureux, lorsqu?on n?est que vide et ennuyé. La débauche, en outre, première conclusion des principes de mort, est une terrible meule de pressoir losqu?il s?agit de s?énerver.
En sorte que les riches se disaient : Il n?y a de vrai que la richesse ; tout le reste est un rêve ; jouissons et mourons. Ceux d?une fortune médiocre se disaient : Il n?y a de vrai que le malheur ; tout le reste est un rêve ; blasphémons et mourons.
Ceci est-il trop noir ? est-ce exagéré ? Qu?en pensez-vous ? Suis-je un misanthrope ? Qu?on me permette une réflexion.
En lisant l?histoire de la chute de l?empire romain, il est impossible de ne pas s?apercevoir du mal que les chrétiens, si admirables dans le désert, firent à l?état dès qu?ils eurent la puissance. "Quand je pense, dit Montesquieu, à l?ignorance profonde dans laquelle le clergé grec plongea les laïques, je ne puis m?empêcher de le comparer à ces Scythes dont parle Hérodote, qui crevaient les yeux à leurs esclaves, afin que rien ne pût les distraire et les empêcher de battre leur lait. -- Aucune affaire d?état, aucune paix, aucune guerre, aucune trêve, aucune négociation, aucun mariage, ne se traitèrent que par le ministère des moines. On ne saurait croire quel mal il en résulta."
Monstesquieu aurait pu ajouter : Le christianisme perdit les empereurs, mais il sauva les peuples. Il ouvrit aux Barbares les palais de Constantinople, mais il ouvrit les portes des chaumières aux anges consolateurs du Christ. Il s?agissait bien des grands de la terre ; et voilà qui est plus intéressant que les derniers râlements d?un empire corrompu jusqu?à la moelle des os, que le sombre galvanisme au moyen duquel s?agitait encore le squelette de la tyrannie sur la tombe d?Héliogabale et de Caracalla ! La belle chose à conserver que la momie de Rome embaumée des parfums de Néron, cerclée du linceul de Tibère ! Il s?agissait, messieurs les politiques, d?aller trouver les pauvres et de leur dire d?être en paix ; il s?agissait de laisser les vers et les taupes ronger les monuments de honte, mais de tirer des flancs de la momie une vierge aussi belle que la mère du Rédempteur, l?espérance, amie des opprimés.
Voilà ce que fit le christianisme ; et maintenant, depuis tant d?années, qu?ont fait ceux qui l?ont détruit ? Ils ont vu que le pauvre se laissait opprimer par le riche, le faible par le fort, par cette raison qu?ils se disaient : Le riche et le fort m?opprimeront sur la terre ; mais quand ils voudront entrer au paradis, je serai à la porte et je les accuserai au tribunal de Dieu. Ainsi, hélas ! ils prenaient patience.
Les antagonistes du Christ ont donc dit au pauvre : Tu prends patience jusqu?au jour de justice, il n?y a point de justice ; tu attends la vie éternelle pour y réclamer ta vengeance, il n?y a point de vie éternelle ; tu amasses dans un flacon tes larmes et celles de ta famille, les cris de tes enfants et les sanglots de ta femme, pour les porter au pied e Dieu à l?heure de ta mort ; il n?y a point de Dieu.
Alors il est certain que le pauvre a séché ses larmes, qu?il a dit à sa femme de se taire, à ses enfants de venir avec lui, et qu?il s?est redressé sur la glèbe avec la force d?un taureau. Il a dit au riche : Toi qui m?opprimes, tu n?es qu?un homme ; et au prêtre : Tu en as menti, toi qui m?as consolé. C?était justement là ce que voulaient les antagonistes du Christ. Peut-être croyaient-ils faire ainsi le bonheur des hommes, en envoyant le pauvre à la conquête de la liberté.
Mais si le pauvre, ayant bien compris une fois que les prêtres le trompent, que les riches le dérobent, que tous les hommes ont les mêmes droits, que tous les biens sont de ce monde, et que sa misère est impie ; si le pauvre, croyant à lui et à ses deux bras pour toute croyance, s?est dit un beau jour : Guerre au riche ! à moi aussi la jouissance ici-bas, puisque le ciel est vide ! à moi et à tous, puisque tous sont égaux ! ô raisonneurs sublimes qui l?avez mené là, que lui direz-vous s?il est vaincu ?
Sans doute vous êtes des philanthropes, sans doute vous avez raison pour l?avenir, et le jour viendra où vous serez bénis ; mais pas encore, en vérité, nous ne pouvons pas vous bénir. Lorsque autrefois l?oppresseur disait : A moi la terre ! - A moi le ciel, répondait l?opprimé. A présent, que répondra-t-il ?
Toute la maladie du siècle présent vient de deux causes ; le peuple qui a passé par 93 et par 1814 porte au c½ur deux blessures. Tout ce qui était n?est plus ; tout ce qui sera n?est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux.
Voilà un homme dont la maison tombe en ruine ; il l?a démolie pour en bâtir une autre. Les décombres gisent sur le champ, et il attend des pierres nouvelles pour son édifice nouveau. Au moment où le voila prêt à tailler ses moellons et à faire son ciment, la pioche en mains, les bras retroussés, on vient lui dire que les pierres manquent et lui conseiller de reblanchir les vieilles pour en tirer parti. Que voulez-vous qu?il fasse, lui qui ne veut point de ruines pour faire un nid à sa couvée ? La carrière est pourtant profonde, les instruments trop faibles pour en tirer les pierres. Attendez, lui dit-on, on les tirera peu à peu ; espérez, travaillez, avancez, reculez. Que ne lui dit-on pas ? Et pendant ce temps-là cet homme, n?ayant plus sa vieille maison et pas encore sa maison nouvelle, ne sait comment se défendre de la pluie, ni comment préparer son repas du soir, ni où travailler, ni où reposer, ni où vivre, ni où mourir ; et ses enfants sont nouveau-nés.
Ou je me trompe étrangement, ou nous ressemblons à cet homme. Ô peuples des siècles futures ! lorsque, par une chaude journée d?été, vous serez courbés sur vos charrues dans les vertes campagnes de la patrie ; lorsque vous verrez, sous un soleil pur et sans tache, la terre, votre mère féconde, sourire dans sa robe matinale au travailleur, son enfant bien-aimé ; lorsque, essuyant sur vos fronts tranquilles le saint baptême de la sueur, vous promènerez vos regards sur votre horizon immense, où il n?y aura pas un épi plus haut que l?autre dans la moisson humaine, mais seulement des bleuets et des marguerites au milieu des blés jaunissants ; ô hommes libres ! quand alors vous remercierez Dieu d?être nés pour cette récolte, pensez à nous qui n?y serons plus ; dites-vous que nous avons acheté bien cher le repos dont vous jouirez ; plaignez-nous plus que tous vos pères ; car nous avons beacoup des maux qui les rendaient dignes de plainte, et nous avons perdu ce qui les consolait.
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# Posté le mardi 07 novembre 2006 16:09

1ère/ LE "PHILOSOPHE" DU XVIII° SIECLE

LE "PHILOSOPHE" DU XVIII° SIECLE


INTRODUCTION :

Prédécesseurs des philosophes du XVIII° siècle : RABELAIS, MONTAIGNE, DESCARTES

I. UN STYLE DE VIE : ACTION ET SOCIETE

Au sens actuel et restreint, le philosophe est un spécialiste de la théorie et de l'abstraction : il s'adonne à l'étude rationnelle de la nature et de la morale (Pt Robert) ; en particulier, il s'occupe de "métaphysique", c'est-à-dire de la recherche rationnelle ayant pour objet la connaissance de l'être absolu, des causes de l'univers et des principes premiers de la connaissance (Pt Robert) ; c'est donc un spécialiste des problèmes posés par l'âme, les fins dernières de l'homme, il s'intéresse au "pourquoi"...
Au XVIII° siècle, c'est un homme pratique, soucieux de la réalité quotidienne, guidé par trois principes essentiels : être utile, être sociable, être cosmopolite

1) Etre UTILE, et donc collaborer au progrès de la civilisation ; agriculture ou commerce sont parfois qualifiés de "philosophiques"... Le philosophe est capable d'analyser les problèmes socio-culturels de son temps (Hatier, L. 1°, p. 125)
Les philosophes prônent, par exemple, la vaccination, défendent les techniques et métiers manuels (Bordas, p. 73 a, en ht).
- Voltaire, Lettres philosophiques, 1734. Extrait : FMT, p. 356 ; Lettre X , "Sur le commerce" (Hatier, L.1°, p. 131-2 ; iconog.)
- cf. Voltaire à Ferney.
- Voltaire, Lettre à Damilaville, du 1° mars 1765 (Nathan, p. 212 et p. 171)
"(Le penchant) d'un philosophe n'est pas de plaindre les malheureux, c'est de les servir. (...) Le vrai philosophe défriche les champs incultes, augmente le nombre des charrues, et par conséquent des habitants ; occupe le pauvre et l'enrichit, encourage les mariages, établit l'orphelin, ne murmure point contre des impôts nécessaires, et met le cultivateur en état de les payer avec allégresse. Il n'attend rien des hommes, et il leur fait tout le bien dont il est capable. Il a l'hypocrite en horreur, mais il plaint le superstitieux ; enfin il sait être ami."

2) Etre SOCIABLE, et donc vivre dans la cité des hommes :

Peinture : Fragonard, Renaud dans le jardin d'Armide; Watteau, Le Faux-Pas ; Boucher, Tête de femme vue de derrière.

Voltaire , Le Mondain.

- Dumarsais, art. "Philosophe" dans l'Encyclopédie (Hatier, L. 1°, p. 122, l. 26-37) :
Le philosophe est "un honnête homme qui veut plaire et se rendre utile"...

a) Importance des lieux de réunions (clubs, cafés, salons, académies, cabinets de lecture : lire Bordas, p. 72 a et b),
Salons : par exemple, le salon de Mme Geoffrin.

b) Force de l'opinion publique
- cf. son utilisation par Voltaire dans l'affaire Calas.
- Voltaire, Traité sur la Tolérance (1763).

c) Mode des journaux et périodiques :

3) Etre COSMOPOLITE, et donc former une sorte d'"Internationale des esprits", éclairée par les "lumières".

D'où les enquêtes et voyages des philosophes :
- Montesquieu : cf biographie
- Voltaire : cf biographie
- Diderot : cf biographie

II. UN INSTRUMENT : LA RAISON

Au XVII° siècle, le terme "raison" évoque une "sagesse équilibrée" ;
mais au XVIII° , elle est "audace critique" (Paul Hazard).
Déjà, au XVII°, Descartes et son "rationalisme cartésien" avait préparé les esprits
Au XVIII°, on refuse les traditions :
- Pierre Bayle, Pensées sur la Comète de 1680 (1682), in Lagarde et Michard, p. 17.

Le droit de critique, l'esprit d'examen s'étend à tous les domaines, en vue de construire un monde éclairé : il s'agit de perfectionner les méthodes qui permettent d'atteindre la vérité.
- Kant, La Philosophie de l'histoire

L'Encyclopédie va jouer un rôle important :
- Lire Dumarsais, art. "Philosophe" : "La raison détermine le philosophe."
- D'Alembert, "Discours préliminaire".

Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain,.


A. Une critique qui s'étend à tous les domaines.
Loin d'être uniquement négative, cette critique fait de nombreuses propositions, toutes fondées sur la raison.

1) Domaine des sciences : la méthode expérimentale est le critère de toute pensée juste.

- Fontenelle,
De l'origine des fables, 1684
Histoire des oracles (1686), épisode de la Dent d'or
- - Montesquieu, Préface de l'Esprit des Lois (1748), (présentation in Hatier, L. 1°, p. 137 ; voir aussi Nathan p. 31-33) : "Je n'ai point tiré mes principes de mes préjugés, mais de la nature des choses. Ici, bien des vérités ne se feront sentir qu'après qu'on aura vu la chaîne qui les lie à d'autres."

2) Domaine de l'Histoire : divers types d'explications sont proposés, mais accord pour refuser de voir dans l'histoire la réalisation des desseins de Dieu, la manifestation de la Providence (contrairement à la thèse de Bossuet au XVII° siècle,

- Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence "Ce n'est pas la fortune qui domine le monde".

- Voltaire, Le Siècle de Louis XIV. Exemple, la mort de Madame


3) Domaine de la politique : tout régime est admis par les philosophes, sous certaines conditions :

a) si on peut en définir logiquement les principes :
- Montesquieu, De l' Esprit des Lois, (XI,6) Bordas, p. 262-3 ; Nathan p. 34 sq, et p. 38 les types de gouvernements.
Principe de la séparation des pouvoirs : "Lorsque dans la même personne ou dans le même corps de magistrature, la puissance législative est réunie à la puissance exécutrice, il n'y a point de liberté ; parce qu'on peut craindre que le même monarque ou le même sénat ne fasse des lois tyranniques pour les exécuter tyranniquement.
Il n'y a point encore de liberté, si la puissance de juger n'est pas séparée de la puissance législatrice et de l'exécutrice."
Voir aussi les Lettres persanes (1721), FMT, p. 373, sur la mode ; Lettre 104 (Hatier, L. 1°, p. 167-8)

b) si on peut en justifier rationnellement les contraintes :
- J.J. Rousseau, Du Contrat social, (I,6) Nathan, p. 269 à 273 : " "Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant." Tel est le problème fondamental dont le contrat social donne la solution".

c) mais condamnation de l'absolutisme reposant sur le droit divin, car cette autorité ne se justifie pas par la raison :
- Diderot, art. "Droit naturel", Bordas, p. 81 ; art. "Autorité politique" de l'Encyclopédie, (Hatier, L. 1°, p. 141 ; Nathan , p. 191)

d) Admiration pour le régime parlementaire et le "despotisme éclairé" (Hatier, p. 125, 1° col. bas) :
- Voltaire , Lettres philosophiques (1734), Lettre 8, "Sur le Parlement", (Hatier, L. 1°, p. 130)
- Exemples de Voltaire avec Frédéric II de Prusse et de Diderot avec Catherine de Russie.

4) Domaine de la réflexion sur l'homme : Au XVII° siècle, on cherche l'homme universel, éternel et on cherche à l'expliquer par des dogmes théologiques. Au XVIII°, on ne se pose plus la question de la nature éternelle de l'homme, car on est convaincu que cette nature est relative ; c'est là une conception très moderne.

Montesquieu et la théorie des climats : Montesquieu étudie l'influence des conditions historiques, géographiques , etc (cf Nathan, p. 37-38) : "L'air froid resserre les extrémités des fibres extérieures de notre corps; cela augmente leur ressort (...). On a donc plus de vigueur dans les climats froids. (...) Cette force plus grande doit produire bien des effets : par exemple, plus de confiance en soi-même, c'est-à-dire plus de courage (...). (L'Esprit des Lois, XIV, 2)

5) Domaine de la religion : Du déisme enthousiaste de Rousseau au matérialisme de Diderot, les opinions sont variées. En général, les philosophes refusent la religion révélée, les dogmes, la métaphysique ; tous sont anticléricaux et opposés au fanatisme : on prône une religion naturelle, un déisme, qui fasse l'union de tous les hommes au lieu de les diviser.
Mais la raison reconnaît le plus souvent un ordre du monde où Dieu est présent.

a) J.J.Rousseau, "Profession de foi du vicaire savoyard", dans l'Emile, IV, (Bordas, p. 280 ; cf Nathan, p. 280-281) : croyance chrétienne et sentimentale.

"Conscience, conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu ; c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle, et d'une raison sans principe."

b) Voltaire,
Zadig, : contre les querelles religieuses; déisme et fraternité.
"Je ne puis voir une horloge et penser qu'il n'y ait pas d'horloger."

L'Ingénu : dénonce l'emprise des jésuites sur les esprits , Bordas, p. 82.
Dictionnaire philosophique, art. "Blé", Bordas, p. 274.

c) Diderot, Lettre sur les Aveugles à l'usage de ceux qui voient (1749) (cf Nathan, p. 178-9) : selon Diderot, tout s'explique par la matière et le mouvement, toutes nos idées morales et métaphysiques viennent de nos sens et tout serait donc relatif.
Sur les rapports entre athéisme et vertu, voir L'Entretien d'un philosophe avec la Maréchale de *** (1776), (Bordas, p. 301 ; Nathan p. 189-190)

d) L'Encyclopédie et les attaques contre la religion : art. "Capuchon" (Bordas, p. 273) ; (Nathan , p. 213)

6) Domaine de la morale : Selon les philosophes, il faut tourner le dos à l'austérité chrétienne, considérée comme anti-naturelle, faire confiance aux instincts et aux grandes passions qui sont des ressorts de l'activité humaine
(cf Diderot, Vauvenargues, Helvétius), juger un homme sur sa valeur sociale plutôt que sur sa valeur personnelle.
Diderot, art. "Droit naturel", Bordas, p. 81 (rappel)

Peinture : GREUZE, Bordas, p. 87, La Piété filiale et Diderot, Salon de 1763.

B. Mais une critique qui s'impose des limites.

Les philosophes refusent de s'attarder sur des discussions jugées vaines car touchant au spéculatif ou au théorique . ils refusent le dilettantisme ou le scepticisme auxquels l'emploi abusif d'une raison sans entraves pourraient aboutir ; s'il va trop loin, l'esprit critique peut, en effet, mener à la paralysie complète devant l'action.
Or, il y a dans la philosophie du XVIII° un certain optimisme de base, représenté par le mythe du bon sauvage. Sans croire que l'homme est parfait, on est persuadé qu'il n'a pas un fond méchant. L'esprit d'analyse s'arrête quand il faut bâtir...

1) Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne (Nathan, p. 121)

2) Diderot, Pensées sur l'interprétation de la nature , Bordas, p. 75 (1753) : Diderot tient à la collaboration entre les savants et les techniciens ; il y voit le moyen d'améliorer le destin de l'homme (Nathan, p. 181).

3) Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité (1755)
- Bordas, p. 79 ; Nathan, p. 261-2 : le sauvage est bon et heureux ;
- Bordas, p. 266-267 ; FMT, p. 206-7 (blâme de l'argent) ; Nathan, p. 264 : les méfaits de la propriété.

C. Cette attitude critique fait de la littérature "une arme plus qu'un art"
(le mot est de Mme de Staël).

La littérature est engagée dans la vie quotidienne, elle est surtout jugée en fonction de son utilité, de son efficacité pratique. Les notions d'absolu et de poésie seront tout à fait méconnues au XVIII° siècle;
Les philosophes adaptent les genres littéraires existants comme les lettres ou les essais, et en créent de nouveaux comme les dictionnaires : cf L'Encyclopédie, "Discours préliminaire" (1751), Bordas, p. 272 ; Hatier, Litt. 1°, p. 139.
Sur l'esprit encyclopédique, cf Nathan, p. 208.


III DES OBJECTIFS : DE GRANDES REVENDICATIONS HUMAINES

Aucune doctrine générale n'est arrêtée, mais il y a accord autour d'objectifs de combat allant dans le sens de l'HUMANITE et de la FRATERNITÉ. (Lire Bordas, p. 71 a)

1) Combat pour l'égalité et...contre l'arrogance des nobles, les inégalités sociales, les privilèges

- Montesquieu, Lettres persanes, Lettre 74, (Hatier, Litt. 1°, p. 166)
- Voltaire, Candide
En 1715 : Un demi-million de nobles pour ...25 millions de "sujets".

2) Combat pour la justice et ... contre l'arbitraire

Emergence de la notion de "droit" ; transformation du mot "sujet" en "citoyen" (Hatier, p. 125, 2° col. ht)

3) Combat pour le respect de la personne humaine

a) Droit de la personne à être reconnue au-delà des différences superficielles de pays , de race.

- Montesquieu, De l'esprit de Lois, (1748), sur l'esclavage de nègres (Hatier, Litt. 1°, p. 137-8)

- Encyclopédie, art. "Traite des nègres", (Hatier, Litt. 1°, p.142-3)

- Voltaire, Candide (1759), chap. 19, le nègre de Surinam (Hatier, Litt. 1°, p. 171)
et Dictionnaire philosophique (1764), art. "Egalité" (Hatier, Litt. 1°, p. 134)
- Diderot, Supplément au voyage de Bougainville (1772) (Hatier, Litt. 1°, p. 149)

b) droit à la liberté d'expression

- Voltaire, De l'horrible danger de la lecture, Bordas, p. 76-77 ; lire Bordas, p. 72 a, 2° al.

- Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, V, 3 (1784), extrait dans FMT, p. 66 ; Nathan, p. 424, l. 38-39 :
"Sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur ; et (...) il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits."

- Sur la censure au XVIII°, lire Nathan, p. 225-6 ;
- Sur les persécutions contre les écrivains au XVIII°, lire Nathan, p. 227-8.

4) Combat contre toute violence inutile, en particulier la guerre et la torture

- Voltaire, Dictionnaire philosophique portatif,
art. "Guerre", (Hatier, Litt. Sde, p. 203 ; Nathan, p. 154)
art. "Torture" (Hatier, Litt. 1°, p. 136) : contre l'institution de la "question".
- Synthèse in Nathan p. 160-1.

5) Combat pour la tolérance, surtout religieuse et ...lutte sans merci contre les fanatismes
A la suite d'une confiance aveugle en ses principes, le fanatique veut obliger les autres à les accepter (surtout dans le domaine religieux)
Sur les questions religieuses, lire Bordas, p. 70, Hatier p. 124, 2° col. mil. : révocation de l'Edit de Nantes (1685).

- Voltaire,
Lettres philosophiques, Lettre 1 "Sur les Quakers", (Hatier, Litt. 1°, p. 128-9) ;
Lettre à Damilaville du 1° mars 1765 :"Je sais avec quelle fureur le fanatisme s'élève contre la philosophie. Elle a deux filles qu'il voudrait faire périr comme Calas, ce sont la Vérité et la Tolérance : tandis que la philosophie ne veut que désarmer les enfants du fanatisme, le Mensonge et la Persécution."

- Montesquieu, Lettres persanes, Lettre 29, (sur l'Inquisition), (Hatier, Litt. 1°, p. 164-5)

- Encyclopédie, art. "Réfugiés", (Hatier, Litt. 1°, p. 141-2)

- Voltaire,
Traité sur la Tolérance, (Bordas, p. 264 ) ; "Prière à Dieu", (Hatier, Litt. 1°, p. 133)
Dictionnaire philosophique, art. "Fanatisme", Bordas, p. 288-289.


CONCLUSION

On peut parler d' "humanisme", au sens moderne : le bonheur de l'homme est la fin ultime.
Malgré la raison , la sensibilité, sous-jacente avec Voltaire, éclate avec Rousseau et Diderot.

La littérature "philosophique" du XVIII° siècle est un bel exemple de littérature engagée : caractérisée par la contestation, la littérature d'idées du XVIII° siècle l'est aussi par un souci d'adaptation des genres à une efficacité polémique. Très diversifiée, elle témoigne d'une réflexion et du souci d'innover en réformant et au nom de l'homme, non plus sujet soumis, mais bientôt citoyen responsable. (Hatier, dernier § , p. 125).

Lire Bordas, p. 71 b, dernier alinéa ; et page 90, Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen (26 août 1789).
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# Posté le mercredi 26 avril 2006 04:29

1ère/ Le classicisme

LE CLASSICISME

Le génie français a réagi très tôt (contre le baroque, le burlesque?) dans le sens de la DISCIPLINE, de l'ORDRE, et de la REGULARITE

A. Définition de l'ART CLASSIQUE

Le classicisme pourrait se définir par une HARMONIE dans les ½uvres, entre la pensée et l'expression (par opposition aux excès du baroque, de la préciosité, du burlesque).

"Le classicisme est un EQUILIBRE, (de pensée, de sensibilité et de forme), qui assure à l'½uvre d'art un intérêt humain et une diffusion universelle. L'ordre, la clarté, la plénitude, la maîtrise consciente en sont les signes apparents" Jean Bayet, Histoire de la littérature latine -(cité par Ch. Sen, p. 178).

B. Caractères du classicisme

(ou) Principes de "l'Ecole dite de 1660" dont Boileau a dégagé l'essentiel (?. après la production des grandes ½uvres classiques).

1) Peindre l'homme universel, éternel.

Goût persistant pour l'ANALYSE PSYCHOLOGIQUE qui permet à l'homme de s'étudier, de se surprendre au moment où il agit. Cf les héros cornéliens ( les stances), les héros raciniens.

On peint la NATURE HUMAINE PSYCHOLOGIQUE (peinture des passions et des sentiments) considérée uniquement dans ce qu'elle a de général, d'universel.

On étudie l'homme en tant qu' "exemplaire d'humanité" (la vie de l'esprit, l'âme).

Rem. : Cette peinture de l'homme est différente selon les écrivains : optimisme, lucidité, pessimisme (voir ci-dessous, conclusion)

Conséquences :
a) "Le moi est haïssable", selon Pascal.
Le MOI est haïssable parce qu'il ne constitue pas un sujet d'étude assez vaste et assez noble.
Don pas de lyrisme individuel , mais de la pudeur
Mais il y a du lyrisme dans les personnages des pièces ( Racine, Pascal, Bossuet)

b) On s'occupe peu de la NATURE EXTERIEURE
LA NATURE EXTERIEURE ne les intéresse pas.
Mis à part La Fontaine et Mme de Sévigné, les écrivains classiques n'ont guère de regard pour le CADRE EXTERIEUR dans lequel nous nous mouvons, non point par mépris ni par faiblesse mais parce qu'ils jugent plus important d'atteindre l'ESSENTIEL?

"Ce n'est pas la réalité extérieure, avec les détails des costumes ou du visage, l'ameublement, les décors, l'aspect précis d'une rue ou d'une ville que le classicisme a voulu rendre ; c'est la seule réalité qui compte, la "surréalité", plus intérieure et plus vraie de la conscience : c'est la vie de l'esprit qu'analysent avec une précision réaliste, Descartes dans ses Méditations, Pascal ou la Rochefoucauld dans leurs maximes et pensées? C'est l'âme même des personnages qui est explorée dans ses replis cachés, au cours des monologues, parlés, mais intérieurs tout de même, d'Hermione, d'Athalie, de Phèdre." (Henri Peyre)

Cf également Pascal § 14, 25, 29, 49 ; Boileau, Art poétique II, 175, III, 403, 424 ; IV, 91 ;
La Bruyère I, 43.

Quant à la nature, on y met de l'ordre : "jardins à la française" !

2) ?avec un souci de VERITE et de NATUREL

- Molière Critique de l'Ecole des Femmes : "Lorsqu'on peint les hommes, il faut peindre d'après nature".
- Racine déclare qu'un écrivain qui "s'écarte du naturel" ne peut que "trahir le bon sens " (I° préface de Britannicus).
- La Fontaine : "Il ne faut pas quitter la nature d'un pas".
- Boileau : "Que la nature donc soit votre étude unique".
"Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
Il doit régner partout et même dans la Fable" (Art Poétique III)
"Le faux est toujours fade, ennuyeux, languissant.
Mais la nature est vraie et d'abord on la sent.
C'est elle seule en tout qu'on admire et qu'on aime"

Condamnation de l'affectation, de l'artifice, en réaction contre une certaine préciosité
et contre les erreurs du burlesque et de la poésie galante.
On exige que l'art IMITE la REALITE en étudiant le MODELE VIVANT, le modèle qui se retrouve à tous les siècles, le modèle HUMAIN (seulement psychologique).
Les écrivains y parviendront par l'OBSERVATION à la fois en partant d'eux-mêmes
et en se référant aux TYPES que présente la SOCIETE.

Principe commun à tous les grands classiques : COMPRENDRE - SAISIR ce qui EXISTE ou peut exister dans la REALITE.
Il est donc nécessaire de découvrir le TERME EXACT, de se soucier de la JUSTESSE des expressions.
Cf Pascal § 59 à propos de la formule "Eteindre le flambeau de la sédition".

3) ? mais avec aussi un souci du "RAISONNABLE", un RESPECT de la VRAISEMBLANCE et de la BIENSEANCE.

Cf fin Iphigénie de Racine ?machinerie
Correspondance entre Boileau et Brossette : "M. Despréaux a ajouté qu'il faut que l'imitation ne soit pas en tout semblable à la nature même ; que trop de ressemblance ferait avoir autant d'horreur pour la chose même faite par imitation que pour la chose même qu'on aurait imitée. Par exemple, l'imitation parfaite d'un cadavre, représenté en cire avec toutes les couleurs, sans une différence sensible, cette imitation ne serait pas supportable ; de même d'un crapaud, d'une couleuvre?"

On met l'accent sur les éléments NOBLES de l'humanité parce que la POLITESSE et la RESERVE exigent qu'on n'étale pas certaines BASSESSES et certaines TARES.

On proscrit du domaine de l'art ce qu'il y a dans la nature humaine de SINGULIER, d'EXCEPTIONNEL, de BAS, de PATHOLOGIQUE.
"Aimez donc la RAISON, que toujours vos écrits
Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix" (Boileau).

Donc PRIMAUTE de la RAISON régulatrice, modératrice

Même un Pascal soucieux de
- maintenir la RAISON dans ses limites
- de marquer les faiblesses, les erreurs de cette faculté
- et de laisser au C¼UR ses droits
ne songera jamais à nier son rôle et sa mission

En ce sens donc le classicisme a eu le culte de l'INTELLIGENCE et de la RAISON.

On comprend la mort de la poésie épique ( invraisemblance).

L'esprit français au XVII° s. recherche cette CLARTE qui correspond à ses tendances.
Il se refuse au diffus, à un certain déséquilibre et il s'éloigne de baroque, du luxuriant auquel s'était plu la génération qui précéda 1660. Le classique "choisit, élimine, sans regret"
Il ne s'égare point en de trop longs détours.
Art poétique : III , 302 - III, 254 - I 49, 60? - III, 256
Cf Princesse de Clèves ? 5000 pages !
"Va, je ne te hais point"?
cf la remarque de Gide :" Le classicisme français tend tout entier vers la LITOTE. C'est l'art d'exprimer le plus en disant le moins ; art de pudeur et de modestie" (Incidences NRF 1924, p. 240)

4) ? En se mettant à l'ECOLE des ANCIENS,
en restant fidèle à l'humanisme gréco-latin,

Parce qu'ils ont pratiqué excellemment cette imitation raisonnable de la nature
? imitation des Anciens proposée par la Défense et Illustration
? imitation moins livresque, moins érudite.

L'enseignement des JESUITES a marqué un grand nombre d'écrivains de l'époque : Corneille, Molière, Bossuet.
Racine, au collège de la ville de Beauvais et à Port Royal, et Boileau, au collège d'Harcourt puis au collège de Beauvais, ont reçu, eux aussi, une culture solide et profonde.
Pascal a reçu de son père la science mais aussi le goût pour les auteurs antiques.
On comprend donc que "les idées, les images, les légendes, les symboles dont a vécu la pensée antique leur sont chose familière et leur constituent un fonds où ils puisent sans compter" V. Giraud.

Mais les grands écrivains demandaient moins à l'antiquité des principes de vie que des LECONS d'ART. Ils se souciaient de manifester leur ORIGINALITE dans ces cadres légués par les maîtres, sans songer à être des "ESCLAVES".

Aussi, dès lors, le terme d'HUMANISME prend une portée précise : par-delà les HEROS ANTIQUES, le classicisme vise à retrouver l'HOMME ETERNEL, l' UNIVERSEL.

Boileau n'admettait que les GENRES cultivés par les Anciens :
-"Entre ces deux excès, la route est difficile
Suivez pour la trouver Théocrite et Virgile
Que leurs tendres écrits par les Grâces dictés
Ne quittent point vos mains, jour et nuit feuilletés".

-"Ce n'était point jadis sur ce ton ridicule
Qu'Amour dictait les vers que soupirait Tibulle".


5) ? en respectant les REGLES,
parce que l'expérience a prouvé leur excellence (cf tout l'Art poétique). Par exemple :
- les 3 UNITES, pour le théâtre
SIMPLICITE : UN problème, UN lieu, UN temps.

- Introduction + développement + conclusion pour les ouvrages.
Recherche de CLARTE, de LOGIQUE, de VRAISEMBLANCE.

Mais la 1° des REGLES est de PLAIRE. D'où le souci du public.
Une littérature "sociale" suppose un public (cf pièces, oraisons?)
L'écrivain classique est un honnête homme qui écrit pour les honnêtes gens.

6) ? en ayant le CULTE de la PERFECTION FORMELLE.

L'INSPIRATION est assurément une condition fondamentale : si l'on n'est pas poète né, qu'on ne fasse pas de vers :
"Soyez plutôt maçon si c'est votre talent". (Boileau, IV)

Cela posé, l'originalité de l'écrivain n'est pas dans l'invention mais dans le STYLE.
La perfection formelle aide à créer le PLAISIR ESTHETIQUE

Pour obtenir cette perfection, l'écrivain s'astreindra à un TRAVAIL MINUTIEUX.
La Bruyère :"Tout est dit et l'on vient trop tard?"
Boileau : I -171 :"Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez."
I -103 :"N'offrez rien au lecteur que ce qui peut lui plaire
Ayez pour la cadence une oreille sévère."
I -111 :"Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée
Ne peut plaire à l'esprit quand l'oreille est blessée."
I -155 :"Surtout qu'en vos écrits, la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée."

7) ? avec la préoccupation de TIRER UNE MORALE
( d'instruire, de corriger les m½urs, d'élever les âmes parfois)
Tendance moralisatrice ? art pour l'art.
Cf Boileau, Art poétique IV, 90, 108 ; Lettre de 1707 à M. de Losne de Monchesnai
Pascal I 11 ; La Bruyère, Préface I, 31 ;
La Fontaine : Préface du 1° recueil "Je me sers d'animaux pour instruire les hommes" ;
La Rochefoucauld : Avis au lecteur 1665.

N.B. :
a) Harmonie entre l'auteur classique et son milieu.
"? littérature en plein accord et en harmonie avec son époque, avec son cadre social, avec les principes et les pouvoirs dirigeants de la société"
(mais opposition : La Fontaine, Bossuet, La Bruyère)
? le Romantique qui se croira un surhomme, ou un paria.

b) Querelle des Anciens et des Modernes à la fin du siècle.
Les Anciens sont-ils supérieurs aux écrivains modernes ?
Les classiques sont persuadés de la supériorité des Grecs et des Latins sur eux-mêmes.

CONCLUSION

Le classicisme a comme caractéristiques l'ordre, la simplicité, l'équilibre, la sobriété, l'harmonie, le sens de la mesure.

Voici comment Sainte-Beuve définissait l'écrivain classique :

"Un vrai classique, comme j'aimerais à l'entendre définir, c'est
- un auteur qui a enrichi l'esprit humain, qui en a réellement augmenté le trésor, qui lui a fait faire un pas de plus, qui a découvert quelque vérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éternelle dans ce c½ur où tout semblait connu et exploré ;
- qui a rendu sa pensée, son observation ou son invention, sous une forme n'importe laquelle mais large et grande, fine et sensée, saine et belle en soi ;
- qui a parlé à tous dans un style à lui et qui se trouve aussi celui de tout le monde, dans un style nouveau sans néologisme, nouveau et antique, aisément contemporain de tous les âges" (Lundi du 21 octobre 1850 : "Qu'est-ce qu'un classique ?").

Cf aussi Bergson :"N'étant pas liée aux choses de son temps, (l'½uvre classique) est de tous les temps."

L'objet de la littérature classique est l'ANALYSE et la PEINTURE de l'HOMME . En ce sens, le classicisme est un "humanisme". Mais cette peinture est différente selon les écrivains et les périodes :

a) Début XVII°S. : OPTIMISME (enthousiasme de la Renaissance tempéré par Montaigne). Exemples :
Descartes : Primauté de la raison ; homme généreux
Corneille : L'homme domine ses passions par la raison. Il croit aux passions nobles comme il croit en l'homme : "Je suis maître de moi, comme de l'univers"
Molina et le molinisme : L'homme peut quelque chose pour son salut ; foi dans la liberté et la grandeur de l'homme.

b) Milieu XVII°S. : LUCIDITE (Ce serait naïveté de croire que l'homme est naturellement bon ou raisonnable.). Exemples :
La Fontaine : "La raison du plus fort est toujours la meilleure."
Molière : "La parfaite raison fuit toute extrémité
Et veut que l'on soit sage avec sobriété." (Misanthrope, I,1)

Ils ne croient pas cependant que l'espèce humaine soit foncièrement corrompue.
Ils essaient de concilier leur philosophie avec un christianisme indulgent aux faiblesses humaines.

c) Milieu / Fin XVII°S.: PESSIMISME (Janséniste : l'homme est ESCLAVE de son amour-propre et de ses passions.). Exemples :

La Rochefoucauld, Racine, Pascal : La littérature peint l'âme en état de péché condamnée si elle n'est pas secourue par la grâce de Dieu.
Pou Pascal, l'homme = néant.

Il faut quitter le monde et ses tentations car la raison et la volonté sont impuissantes à les maîtriser.
Racine quitte le théâtre,
Louis XIV et Mme de Maintenon ?
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# Posté le mercredi 26 avril 2006 04:20

1ère/ Le Crocheteur borgne

LE CROCHETEUR BORGNE





Par Voltaire

Nos deux yeux ne rendent pas notre condition meilleure ; l'un nous sert à voir les biens, et l'autre les maux de la vie. Bien des gens ont la mauvaise habitude de fermer le premier, et bien peu ferment le second ; voilà pourquoi il y a tant de gens qui aimeraient mieux être aveugles que de voir tout ce qu'ils voient. Heureux les borgnes qui ne sont privés que de ce mauvais ½il qui gâte tout ce qu'on regarde ! Mesrour en est un exemple.
Il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir que Mesrour était borgne. Il l'était de naissance ; mais c'était un borgne si content de son état qu'il ne s'était jamais avisé de désirer un autre ½il. Ce n'étaient point les dons de la fortune qui le consolaient des torts de la nature, car il était simple crocheteur et n'avait d'autre trésor que ses épaules ; mais il était heureux, et il montrait qu'un ½il de plus et de la peine de moins contribuent bien peu au bonheur. L'argent et l'appétit lui venaient toujours en proportion de l'exercice qu'il faisait ; il travaillait le matin, mangeait et buvait le soir, dormait la nuit, et regardait tous les jours comme autant de vies séparées, en sorte que le soin de l'avenir ne le troublait jamais dans la jouissance du présent. Il était (comme vous le voyez) tout à la fois borgne, crocheteur et philosophe.
Il vit par hasard passer dans un char brillant une grande princesse qui avait un ½il de plus que lui, ce qui ne l'empêcha pas de la trouver fort belle, et, comme les borgnes ne diffèrent des autres hommes qu'en ce qu'ils ont un ½il de moins, il en devint éperdument amoureux. On dira peut-être que, quand on est crocheteur et borgne, il ne faut point être amoureux, surtout d'une grande princesse, et, qui plus est, d'une princesse qui a deux yeux : je conviens qu'on a bien à craindre de ne pas plaire ; cependant, comme il n'y a point d'amour sans espérance, et que notre crocheteur aimait, il espéra.
Comme il avait plus de jambes que d'yeux, et qu'elles étaient bonnes, il suivit l'espace de quatre lieues le char de sa déesse, que six grands chevaux blancs traînaient avec une grande rapidité. La mode dans ce temps-là, parmi les dames, était de voyager sans laquais et sans cocher et de se mener elles-mêmes : les maris voulaient qu'elles fussent toujours toutes seules, afin d'être plus sûrs de leur vertu ; ce qui est directement opposé aux sentiments des moralistes, qui disent qu'il n'y a point de vertu dans la solitude.
Mesrour courait toujours à côté des roues du char, tournant son bon ½il du côté de la dame, qui était étonnée de voir un borgne de cette agilité. Pendant qu'il prouvait ainsi qu'on est infatigable pour ce qu'on aime, une bête fauve, poursuivie par des chasseurs, traversa le grand chemin et effraya les chevaux, qui, ayant pris le mors aux dents, entraînaient la belle dans un précipice. Son nouvel amant, plus effrayé encore qu'elle, quoiqu'elle le fût beaucoup, coupa les traits avec une adresse merveilleuse ; les six chevaux blancs firent seuls le saut périlleux, et la dame, qui n'était pas moins blanche qu'eux, en fut quitte pour la peur.
- Qui que vous soyez, lui dit-elle, je n'oublierai jamais que je vous dois la vie ; demandez-moi tout ce que vous voudrez : tout ce que j'ai est à vous.
- Ah ! je puis avec bien plus de raison, répondit Mesrour, vous en offrir autant ; mais, en vous l'offrant, je vous en offrirai toujours moins : car je n'ai qu'un ½il, et vous en avez deux ; mais un ½il qui vous regarde vaut mieux que deux yeux qui ne voient point les vôtres.
La dame sourit : car les galanteries d'un borgne sont toujours des galanteries ; et les galanteries font toujours sourire.
- Je voudrais bien pouvoir vous donner un autre ½il, lui dit-elle, mais votre mère pouvait seule vous faire ce présent-là ; suivez-moi toujours.
À ces mots elle descend de son char et continue sa route à pied ; son petit chien descendit aussi et marchait à pied à côté d'elle, aboyant après l'étrange figure de son écuyer. J'ai tort de lui donner le titre d'écuyer, car il eut beau offrir son bras, la dame ne voulut jamais l'accepter, sous prétexte qu'il était trop sale ; et vous allez voir qu'elle fut dupe de sa propreté. Elle avait de fort petits pieds, et des souliers encore plus petits que ses pieds, en sorte qu'elle n'était ni faite ni chaussée de manière à soutenir une longue marche.
De jolis pieds consolent d'avoir de mauvaises jambes, lorsqu'on passe sa vie sur sa chaise longue au milieu d'une foule de petits maîtres ; mais à quoi servent des souliers brodés en paillettes dans un chemin pierreux, où ils ne peuvent être vus que par un crocheteur, et encore par un crocheteur qui n'a qu'un ½il ?
Mélinade (c'est le nom de la dame, que j'ai eu mes raisons pour ne pas dire jusqu'ici, parce qu'il n'était pas encore fait) avançait comme elle pouvait, maudissant son cordonnier, déchirant ses souliers, écorchant ses pieds et se donnant des entorses à chaque pas. Il y avait environ une heure et demie qu'elle marchait du train des grandes dames, c'est-à-dire qu'elle avait déjà fait près d'un quart de lieue, lorsqu'elle tomba de fatigue sur la place.
Le Mesrour, dont elle avait refusé les secours pendant qu'elle était debout, balançait à les lui offrir, dans la crainte de la salir en la touchant ; car il savait bien qu'il n'était pas propre, la dame le lui avait assez clairement fait entendre, et la comparaison qu'il avait faite en chemin entre lui et sa maîtresse le lui avait fait voir encore plus clairement. Elle avait une robe d'une légère étoffe d'argent, semée de guirlandes de fleurs, qui laissait briller la beauté de sa taille ; et lui avait un sarrau brun taché en mille endroits, troué et rapiécé, en sorte que les pièces étaient à côté des trous, et point dessus, où elles auraient pourtant été plus à leur place. Il avait comparé ses mains nerveuses et couvertes de durillons avec deux petites mains plus blanches et plus délicates que les lis. Enfin il avait vu les beaux cheveux blonds de Mélinade, qui paraissaient à travers un léger voile de gaze, relevés les uns en tresse et les autres en boucles ; et il n'avait à mettre à côté de cela que des crins noirs hérissés, crépus, et n'ayant pour tout ornement qu'un turban déchiré.
Cependant Mélinade essaie de se relever, mais elle retombe bientôt, et si malheureusement que ce qu'elle laisse voir à Mesrour lui ôta le peu de raison que la vue du visage de la princesse avait pu lui laisser. Il oublia qu'il était crocheteur, qu'il était borgne, et il ne songea plus à la distance que la fortune avait mise entre Mélinade et lui ; à peine se souvint-il qu'il était amant, car il manqua à la délicatesse qu'on dit inséparable d'un véritable amour, et qui en fait quelquefois le charme et plus souvent l'ennui ; il se servit des droits que son état de crocheteur lui donnait à la brutalité, il fut brutal et heureux. La princesse alors était sans doute évanouie, ou bien elle gémissait sur son sort ; mais, comme elle était juste, elle bénissait sûrement le destin de ce que toute infortune porte avec elle sa consolation.
La nuit avait étendu ses voiles sur l'horizon, et elle cachait de son ombre le véritable bonheur de Mesrour et les prétendus malheurs de Mélinade ; Mesrour goûtait les plaisirs des parfaits amants, et il les goûtait en crocheteur, c'est-à-dire (à la honte de l'humanité) de la manière la plus parfaite ; les faiblesses de Mélinade lui reprenaient à chaque instant, et à chaque instant son amant reprenait des forces.
- Puissant Mahomet, dit-il une fois en homme transporté, mais en mauvais catholique, il ne manque à ma félicité que d'être sentie par celle qui la cause ; pendant que je suis dans ton paradis, divin prophète, accorde-moi encore une faveur, c'est d'être aux yeux de Mélinade ce qu'elle serait à mon ½il s'il faisait jour.
Il finit de prier, et continua de jouir. L'aurore, toujours trop diligente pour les amants, surprit Mesrour et Mélinade dans l'attitude où elle aurait pu être surprise elle-même, un moment auparavant, avec Tithon. Mais quel fut l'étonnement de Mélinade quand, ouvrant les yeux aux premiers rayons du jour, elle se vit dans un lieu enchanté avec un jeune noble d'une taille noble, dont le visage ressemblait à l'astre dont la terre attendait le retour ! Il avait des joues de rose, des lèvres de corail ; ses grands yeux, tendres et vifs tout à la fois, exprimaient et inspiraient la volupté ; son carquois d'or, orné de pierreries, était suspendu à ses épaules, et le plaisir faisait seul donner ses flèches ; sa longue chevelure, retenue par une attache de diamants, flottait librement sur ses reins, et une étoffe transparente, brodée de perles, lui servait d'habillement et ne cachait rien de la beauté de son corps.
- Où suis-je, et qui êtes-vous ? s'écria Mélinade dans l'excès de sa surprise.
- Vous êtes, répondit-il, avec le misérable qui a eu le bonheur de vous sauver la vie, et qui s'est si bien payé de ses peines.
Mélinade, aussi aise qu'étonnée, regretta que la métamorphose de Mesrour n'eût pas commencé plus tôt. Elle s'approche d'un palais brillant qui frappait sa vue, et lit cette inscription sur la porte : « Éloignez-vous, profanes ; ces portes ne s'ouvriront que pour le maître de l'anneau. »
Mesrour s'approche à son tour pour lire la même inscription, mais il vit d'autres caractères et lut ces mots : « Frappe sans crainte. » Il frappa, et aussitôt les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes avec un grand bruit. Les deux amants entrèrent, au son de mille voix et de mille instruments, dans un vestibule de marbre de Paros ; de là ils passèrent dans une salle superbe, où un festin délicieux les attendait depuis douze cent cinquante ans sans qu'aucun des plats fût encore refroidi : ils se mirent à table, et furent servis chacun par mille esclaves de la plus grande beauté ; le repas fut entremêlé de concerts et de danses ; et, quand il fut fini, tous les génies vinrent dans le plus grand ordre, partagés en différentes troupes, avec des habits aussi magnifiques que singuliers, prêter serment de fidélité au maître de l'anneau, et baiser le doigt sacré auquel il le portait.
Cependant il y avait à Bagdad un musulman fort dévot qui, ne pouvant aller se laver dans la mosquée, faisait venir l'eau de la mosquée chez lui, moyennant une légère rétribution qu'il payait au prêtre. Il venait de faire la cinquième ablution, pour se disposer à la cinquième prière, et sa servante, jeune étourdie très peu dévote, se débarrassa de l'eau sacrée en la jetant par la fenêtre. Elle tomba sur un malheureux endormi profondément au coin d'une borne qui lui servait de chevet. Il fut inondé et s'éveilla. C'était le pauvre Mesrour, qui, revenant de son séjour enchanté, avait perdu dans son voyage l'anneau de Salomon. Il avait quitté ses superbes vêtements, et repris son sarrau ; son beau carquois d'or était changé en crochet de bois, et il avait, pour comble de malheur, laissé un de ses yeux en chemin. Il se ressouvint alors qu'il avait bu la veille une grande quantité d'eau-de-vie qui avait assoupi ses sens et échauffé son imagination. Il avait jusque-là aimé cette liqueur par goût, il commença à l'aimer par reconnaissance, et il retourna avec gaieté à son travail, bien résolu d'en employer le salaire à acheter les moyens de retrouver sa chère Mélinade. Un autre se serait désolé d'être un vilain borgne après avoir eu deux beaux yeux, d'éprouver les refus des balayeuses du palais après avoir joui des faveurs d'une princesse plus belle que les maîtresses du calife, et d'être au service de tous les bourgeois de Bagdad après avoir régné sur tous les génies ; mais Mesrour n'avait point l'½il qui voit le mauvais côté des choses.
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# Posté le jeudi 30 mars 2006 09:46

1ère / Chapitre XXIII du "Traité sur la tolérance" de Voltaire: la prière à Dieu

CHAPITRE XXIII


PRIERE A DIEU


Ce n'est donc plus aux hommes que je m'adresse; c'est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps: s'il est permis à de faibles créatures perdues dans l'immensité, et imperceptibles au reste de l'univers, d'oser te demander quelque chose, à toi qui as tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un coeur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d'une vie pénible et passagère; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supportent ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil; que ceux qui couvrent leur robe d'une toile blanche pour dire qu'il faut t'aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire; qu'il soit égal de t'adorer dans un jargon formé d'une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau; que ceux dont l'habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d'un petit tas de la boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d'un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu'ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie: car tu sais qu'il n'y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de quoi s'enorgueillir.
Puissent tous les hommes se souvenir qu'ils sont frères! Qu'ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l'industrie paisible. Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l'instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant.
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# Posté le jeudi 23 mars 2006 04:52