1ère/ La Fontaine et ses Fables

Jean de La Fontaine

1°) Biographie

Jean de la Fontaine est né à Chateau-Thierry le 8 juillet 1621.
Son père Charles, alors âgé de 27 ans, était maître des Eaux et Forêts et Capitaine des Chasses.
Sa mère, née Françoise Pidoux, était originaire de Coulommiers dans le Poitou. Elle avait 12 ans de plus que son époux et était déjà mère d'une fille d'un premier mariage.
On ne connaît que peu les premières années de La Fontaine. On sait néanmoins qu'il étudia au collège de Château-Thierry jusqu'en troisième. Il y apprit surtout le latin, mais, soit par négligence, soit par paresse, ne s'intéressa pas au grec. Il le regrettera plus tard quand il aura besoin de certains textes anciens dont il ne pourra lire que les traductions latines.
C'est à cette époque qu'il fit la connaissance des frères Maucroix: Louis et François qui restera son plus fidèle ami et son confident.
En 1641, il entra à l'Oratoire, rue St Honoré, à Paris. Mais la vie monacale ne l'intéressait pas plus que le travail scolaire qu'il avait rejeté. Dans cette école, il appréciait surtout le calme et la tranquillité qui lui permettait de s'adonner à la lecture, son passe-temps préféré. Malheureusement pour ses maîtres, ses lectures n'étaient pas celles prônées par l'Oratoire. Il quitta cet établissement 18 mois plus tard.
Il se remit alors aux études de droit et décrocha, en 1649, un diplôme d'avocat au parlement de Paris.
Entre temps, en 1647, son père le maria à Marie Héricart, alors âgée de 14 ans (1647). Mais ce mariage de complaisance ne fut pas un mariage heureux, c'est le moins que l'on puisse dire. Et malgré la naissance d'une enfant, Charles, en 1653, La Fontaine ne fut jamais ni un bon mari, ni un bon père.
En 1652, La Fontaine fut reçu en qualité de Maître des Eaux et Forêts. Il essaya du mieux qu'il pût d'exercer cette lourde tâche. On retrouve sa signature jusqu'en 1671 sur certains écrits du canton de Château-Thierry. En 1672, il vendra l'intégralité de cette charge.
Lorsque le travail lui en laissait le temps (de plus en plus souvent au fil des années !), il partait à Paris rencontrer ses amis. Là, il se mêlait aux sociétés précieuses et surtout libertines de l'époque. Il y rencontrait Maucroix, Furetière, les frères Tallemant, Antoine de la Sablière.
Sa vocation poétique s'éveillait de plus en plus. Il passait de longues heures à lire Malherbe, son préféré, mais il admirait aussi les écrits de Benserade et Voiture, Rabelais et Boccace.
C'était pour lui le moment des petits vers, épîtres, épigrammes, ballades à la façon de Marot. Il traduisit l'Eunuque de Térence (1654), composa une comédie Clymène vers 1659, et un poème: Adonis qu'il offrit à Nicolas Fouquet, alors surintendant des finances.
Il entra à cette époque au service de Fouquet. Il lui dédia 'le Songe de Vaux', ainsi qu'une trentaine de poèmes qu'il devait donner, par contrat, au surintendant. Au moment de la chute de Fouquet, La Fontaine resta son plus fidèle défenseur. Il écrivit à cette occasion 'l'ode au roi' et surtout l'admirable 'Élégie aux nymphes de Vaux. Cette fidélité à Fouquet lui valut rapidement la haine de Colbert, puis celle de Louis XIV lui-même.
Peu après, il se lia intimement avec Molière, Boileau et Racine et écrit 'les amours de Psyché et Cupidon', charmant roman en prose entremêlé de vers(1669).
Après Fouquet, il fut le protégé de la Duchesse de Bouillon et la Duchesse d'Orléans. En 1673, il passa chez Madame de la Sablière, et après la mort de celle-ci en 1693, chez Madame Hervart.

En 1684, il fut élu, non sans mal à l'Académie, au fauteuil de Colbert !! Lisez à ce propos la page consacrée à cette élection. Il fut un excellent académicien, régulièrement présent aux séances. Dans la Querelle des Anciens et des Modernes, il se rangea résolument dans le clan des anciens qu'il défendit avec acharnement. A l'Académie, il retrouva Boileau, Perrault, Furetière.

La vieillesse et la maladie amenèrent sa conversion (1692). Il fut obligé de renier ses écrits licencieux. Il mourut en 1695.

Outre les contes, et surtout les fables qui constituent toute sa gloire, La Fontaine s'est essayé dans tous les genres. Il faut citer Philémon et Baucis en 1685, et particulièrement les épîtres dans lesquelles il excelle: 'épître à Huet', 'Discours à Madame de la Sablière'
Il a laissé une énorme correspondance, notamment des lettres à Madame de La Fontaine (1663) écrites lors de son exil volontaire dans le Limousin, mais aussi une importante série de lettres à son oncle Jannard et à son ami Maucroix.
Ses contes sont divisés en cinq livres publiés en 1664, 1665, 1666, 1668, 1671, 1674 et 1682. Ecrits pour la Duchesse de Bouillon, ils empruntent leurs sujets à Boccace, à l'Arioste et aux nouvellistes italiens.
Ses fables, au nombre de 243 restent son chef d'oeuvre. Certains considèrent la Fontaine comme un copieur qui n'a rien inventé, mais il est certain que sans sa contribution, les noms d'Esope et de Phèdre, entre autres, n'auraient pas le retentissement qu'ils ont maintenant. La Fontaine s'est certes inspiré de ces fables anciennes, mais il les a considérablement améliorées et écrites dans une langue belle et douce à lire.
Plus de 12 000 vers, rien que pour les fables !!! Pas si mal pour un paresseux et un oisif !!!


2°) Son oeuvre

Sans pour autant être sa seule création, les Fables sont incontestablement son chef-d'½uvre. Le premier recueil fut publié en 1668, et ne cessa d'être augmenté de textes nouveaux. Le choix du genre de la fable répondait à une stratégie littéraire complexe, qui peut paraître paradoxale. Remontant à une tradition ancienne (Ésope, VIe siècle av. J.-C.), la fable, ou apologue, est un genre d'origine populaire, consistant en un récit court, souvent agrémenté d'un dialogue, et servant à illustrer une morale. Au cours des siècles, le répertoire de la fable s'est constamment enrichi, constituant un fonds de sagesse populaire et de morale pratique. Les latins (Phèdre, Ier siècle), puis les auteurs français et italiens du Moyen Âge et de la Renaissance ont perpétué cette tradition, surtout présente au XVIIe siècle dans l'usage scolaire : on s'en servait alors dans les collèges comme exercice de traduction et comme leçon de morale. Le genre de la fable est au XVIIe siècle un genre bas, sans dignité littéraire. Or c'est ce genre que choisit La Fontaine, qui y voyait la possibilité de pratiquer une poésie naturelle, spontanée, pleine d'élégante simplicité, propre à plaire au public des salons. Dès la publication du premier livre des Fables, une véritable mode fut lançée : «Il n'y a pas d'instruction qui soit plus naturelle et qui touche plus vivement que celle-ci.», écrivit l'académicien Furetière en 1671.

La Fontaine avait, il est vrai, transformé ce genre simple, quasi rustique de l'apologue ésopique. La grande nouveauté de ses Fables réside dans l'importance accordée au récit. La morale était pour ainsi dire la colonne vertébrale de l'apologue ésopique, le récit n'ayant qu'une fonction secondaire, d'illustration. Chez La Fontaine, au contraire, celui-ci se développe considérablement par rapport à la morale, qui, loin de rester la seule finalité de la fable, en devient plutôt le prétexte. Ainsi, les canevas des fables d'Ésope se transforment-ils en véritables petites scènes de genre, pittoresques et circonstanciées, le plus souvent teintées d'humour. Jouant sur l'alternance irrégulière de différents mètres (octosyllabes et alexandrins, par exemple), utilisant des effets complexes de rythmes, d'assonances et de rimes, La Fontaine se sert de toutes les ressources de la forme versifiée pour dynamiser le récit, lui donner l'allure naturelle d'un conte, à mi-chemin entre prose et poésie. Par ailleurs, le rapport, constitutif du genre, entre récit et morale, est subverti, ou du moins assoupli par La Fontaine, qui explore toutes les possibilités que peut lui fournir cette structure de l'apologue. S'abstenant souvent de formuler la morale (c'est le cas, notamment, de la première fable du recueil, «la Cigale et la fourmi»), proposant parfois deux fables propres à illustrer la même morale (comme pour «le Héron» et «la Fille», Fables, VII, 4), ou, à l'inverse, deux morales expliquant la même fable, il invite le lecteur à lire la fable comme un jeu, et à prendre ses distances avec toute tentation de moralisme. Charge est alors donnée au lecteur de suppléer à l'absence de dogmatisme du fabuliste en dégageant, selon sa propre subjectivité, une leçon morale qu'on s'abstient de lui formuler de façon univoque. Car les Fables de La Fontaine, c'est là peut-être leur caractéristique la plus spécifique, déploient, à l'échelle de la fable, comme à l'échelle du recueil, une esthétique de la conversation. Abondant en dialogues, leur récit est composé d'une polyphonie de voix narratives, qui leur donnent leur dimension théâtrale : la morale elle-même se trouve parfois dans la bouche d'un personnage, comme le Renard («Apprenez, Monsieur du Corbeau, que tout flatteur vit au dépend de celui qui l'écoute!», «le Corbeau et le renard», Fables, I, 2). Mais surtout, le fabuliste se met lui-même en scène sur le théâtre de ses fables, prenant le lecteur à parti, nourrissant certains des récits d'expressions personnelles («Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi; je m'écarte, je vais détrôner le Sophi, on m'élit roi, mon peuple m'aime. Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant : quelque accident fait-il que je rentre en moi-même!; je suis gros Jean comme devant!», «la Laitière et le pot au lait», Fables, VII, 9). Ainsi, le conteur-fabuliste joue-t-il un rôle de médiateur, par rapport à la société policée de ses lecteurs, désignée par les épîtres-liminaires de chacun des douze livres du recueil. À cette société, il adresse, en images et en discours, la figure d'un monde imaginaire, reflet voilé et plein de grâce du monde dur, féroce et cruel de la société des hommes. Telle est la fonction du conteur-fabuliste qui cherche à ménager une distance esthétique entre la vérité des «choses de la vie» et les sentiments délicats de ses auditeurs civilisés.
Ses sources

En ce qui concerne le texte même de la source, pour les auteurs grecs : Esope, Babrius, Aphtonius.

Le Livre de chevet de La Fontaine a semblé être le Névelet. C'est une tradition chez les commentateurs de La Fontaine de penser qu'il a eu recours, pour trouver les fables dont il s'est inspiré, à un recueil très en vogue à l'époque très commode et très complet: Mythologia Aesopica Isaaci Nicolai Neveleti, Francfort, 1610. On y trouve, non seulement le texte d'Esope avec sa traduction en latin, le tout enrichi de gravures.

Les fabulistes cités ici, à titre de "sources" de la Fontaine sont:

Esope: Fabuliste grec (VII° VI° siècle avant JC). Personnage à demi-légendaire, esclave bègue et bossu. D'après Plutarque, il fut mis à mort par les Delphiens. Esope vivait à la cour du roi de Lydie et écrivit des fables en s'inspirant des contes orientaux avant que La Fontaine ne s'inspirât des siens. Esope offrit à La Fontaine des canevas brefs et simplets. En fait, il donna à La Fontaine l'idée et l'intrigue de la fable que celui-ci mettait ensuite en forme.

Phèdre: Ecrivain latin (15 av JC, 50 Ap JC). Il imita Esope dans ses 123 fables qui dotèrent la littérature latine d'un genre nouveau.

Faërne: Né à Crémone en 1520. Il composa sur l'ordre de Pie IV 100 fables en vers imitées d'Esope, pour la plupart écrites dans un latin très élégant.Parues en 1564, soit 2 ans après sa mort, elles jouirent d'une telle popularité que Charles Perrault en fit paraître à Londres, en 1718, une belle édition dont le titre était: Cent fables en latin et en français choisies des anciens auteurs, mises en vers par G. Faërne et traduites par Charles Perrault.

Verdizotti: Fabuliste italien (1530-1607). Comme Faërne, il publia 100 fables sous un titre analogue et qui traitent à peu près les mêmes sujets:Cento Favole Morali (1570). Il y a lieu de penser que c'est lui qui imita Faërne, et non le contraire. Il n'est pas impossible que La Fontaine s'en soit inspiré.

Abstémius:(ou Bévilacqua): Bibliothécaire du Duc d'Urbin (Fin du XV°, début du XVI°). Il écrit en prose latine 200 fables. Elles sont parfois assez bien tournées et La Fontaine y eut recours de plus en plus dans ses dernières fables (Livres 9 à 12).

Haudent: Poète normand du milieu du XVI° Siècle. Il a imité en vers, et d'assez près, toutes les fables d'Esope, au point d'en donner autant de versions différentes qu'il y a de versions différentes dans le texte original. "Trois cent soixante et six apologues d'Esope, très excellent philosophe, premièrement traduits en latin par plusieurs illustres auteurs, Laurens Valle, Erasme et d'autres, et nouvellement de latin en rythmes français par M.Guillaume Haudent", Rouen, 1547. Il est très vraisemblable que pour certaines fables, la Fontaine se soit inspiré de la version de Haudent

Flavius Avianus: (II° siècle) a écrit 42 fables, d'un style latin douteux et d'un style un peu emphatique: l'art de dire de façon compliquée les choses même les plus simples.

Aphtonius d'Antioche: (II° siècle): utilisa certaines fables comme exercices de style.

Babrius, appelé aussi Gabrias par La Fontaine (III° siècle) A écrit un certain nombre de fables, mais qui ont été souvent égarées. Ses fables ont été déformées par un moine: Ignace qui les avait raccourcies en quatrains peu agréables à lire. La Fontaine s'inspira peu de cet auteur, si ce n'est pour certains thèmes.

Gilles Corrozet a traduit un certain nombre de fables d'Esope. La Fontaine ne s'est que peu inspiré de lui, ni de Guillaume Guéroult qui avait également travaillé sur Esope. Seules quelques tournures de phrases peuvent être rapprochées.

Les fabulistes orientaux, connus de La Fontaine par les histoires racontées par Bernier, grand voyageur, de retour des Indes en 1669. La Fontaine s'inspira notamment des fables de Pilpay, dont l'original était écrit en sanscrit. La Fontaine s'en procura un exemplaire traduit en français sous le titre "Les lumières canoniques" par Gaulmin. Quelques fables tirées d'ouvrages arabes ou hébreux ont également parfois inspiré La Fontaine.


Les personnages des Fables :

Ces personnages, au nombre incroyable de quatre cent soixante-neuf, peuvent être classés en plusieurs catégories:
Parlons, tout d'abord des animaux. Ils sont au nombre de cent vingt-cinq.
On y trouve d'abord les forts et les puissants: le chat, le lion, la lionne, le loup, le renard, l'aigle, le milan et le vautour.
D'un autre côté, on trouve les faibles, les victimes: le mouton, l'agneau, la brebis, le chevreau, l'âne, la souris, les poissons.
Le chien, les grenouilles, le serpent, l'éléphant, le rat, sont parfois forts, parfois faibles en fonction de l'animal auquel ils sont confrontés.
Les personnages naturels apparaissent parfois dans les fables: la lune, le soleil, le vent, le pot.
Dans les livres VII à XII, La Fontaine introduit à loisir les végétaux et d'autres éléments de la nature: l'eau, les torrents, la mer, les jardins, les citrouilles, le gland.

Viennent aussi les personnages humains:
Cent vingt-trois hommes, de toutes les classes sociales, du plus pauvre au plus illustre de tous: le roi qui apparaît trente-deux fois dans les fables. On trouve des paysans, des juges, des médecins, des riches et des bourgeois, des curés, des métayers et des seigneurs. Ils ont, bien sûr les qualités et les défauts des hommes: ils sont ivrognes, cupides, avares, distraits, égoïstes, méchants, courtisans et serviles. Ils cherchent la gloire et la richesse, ils croient à la fortune plus qu'au travail.
Peu de femmes, par contre: seulement quinze, et pas toujours sous leur meilleur jour: bavardes, mauvaises épouses, noyée même!!!
Les personnages mythologiques; au nombre de quatre-vingt-cinq, ils apparaissent souvent pour rendre compte de leur puissance aux hommes. Ils arrivent parfois comme juges, pour séparer des conflits entre différents personnages. Parfois, même, ils sont personnages de fables à part entière (Phébus et Borée VI, 3).
Enfin, les personnages historiques, littéraires, légendaires et philosophiques apparaissent quatre-vingts fois.
Je n'oublierai pas la Mort, qui, à mon avis, tient une place importante et à part dans l'oeuvre de La Fontaine.

La querelle des anciens et des modernes.

Controverse sur les mérites respectifs des écrivains de l'Antiquité et de ceux du siècle du Louis XIV, qui divisa le monde littéraire français à partir des années 1670. Elle reprend un débat déjà agité au XVIe siècle, celui qui oppose les imitateurs des Anciens à ceux qui prônent le rejet des modèles antiques et l'invention de formes modernes. Suivant l'exemple de Descartes et de Pascal, les Modernes (Charles Perrault , Quinault, Saint-Évremond , Fontenelle, Houdar de La Motte) critiquent l'Antiquité parce qu'ils contestent le principe d'autorité, en raison du progrès des techniques et des sciences, et en raison de l'ennui que les auteurs anciens peuvent susciter auprès d'un public mondain et féminin : la permanence des lois de la nature interdit, selon eux, de considérer les Modernes comme inférieurs à leurs ancêtres. Les Anciens (Boileau, Racine, Bossuet, La Bruyère, La Fontaine) ne peuvent répondre sur le terrain de la théorie, mais invoquent le génie des écrivains antiques, d'Homère et de Virgile, pour expliquer qu'ils doivent rester des modèles dans la pratique des arts. Cette querelle se déroula en trois étapes principales. Dans la première, le débat portait sur l'épopée et le poème héroïques. Boileau , dans son Art poétique (1674), condamnait les tentatives de création d'une épopée nationale, faisant appel au merveilleux chrétien, préconisant le respect des modèles grecs et latins, le recours à la mythologie. La querelle s'élargit à la question de l'emploi du français au lieu du latin dans les inscriptions. La deuxième étape, la plus importante, commença en 1687, avec le poème que Charles Perrault présenta à l' Académie : le Siècle de Louis le Grand critique les Anciens, fait l'éloge des contemporains, proclame le siècle de Louis XIV supérieur à celui d'Auguste. Boileau s'indigna et attaqua, soutenu par La Bruyère . Les Modernes exposèrent leurs thèses dans la revue le Mercure galant. Arnauld réconcilia les adversaires dans les dernières années du siècle. Vingt ans plus tard, la querelle reprit, à propos de la traduction d'Homère en prose par Mme Dacier, que La Motte adapta en vers, supprimant ce qu'il appelait des longueurs pour adapter l'Iliade aux goûts modernes. Cette fois-ci, l'apaisement vint de Fontenelle. Bien plus que le faux problème de la supériorité, cette querelle posait la question du progrès et de la naissance d'idées nouvelles, soutenues par une nouvelle esthétique.
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# Posté le samedi 14 janvier 2006 12:19

Tale/ Les portraits de Retz et La Rochefoucauld

Portrait de La Rochefoucauld par lui-même


Je suis d'une taille médiocre, libre et bien proportionnée. J'ai le teint brun mais assez uni, le front élevé et d'une raisonnable grandeur, les yeux noirs, petits et enfoncés, et les sourcils noirs et épais, mais bien tournés. Je serais fort empêché à dire de quelle sorte j'ai le nez fait, car il n'est ni camus ni aquilin, ni gros ni pointu, au moins à ce que je crois. Tout ce que je sais, c'est qu'il est plutôt grand que petit, et qu'il descend un peu trop en bas. J'ai la bouche grande, et les lèvres assez rouges d'ordinaire, et ni bien ni mal taillées. J'ai les dents blanches, et passablement bien rangées. On m'a dit autrefois que j'avais un peu trop de menton: je viens de me tâter et de me regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est, et je ne sais pas trop bien qu'en juger. Pour le tour du visage, je l'ai ou carré ou en ovale; lequel des deux, il me serait fort difficile de le dire. J'ai les cheveux noirs, naturellement frisés, et avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle tête. J'ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine; cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique je ne le sois point du tout. J'ai l'action fort aisée, et même un peu trop, et jusques à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà naïvement comme je pense que je suis fait au dehors, et l'on trouvera, je crois, que ce que je pense de moi là-dessus n'est pas fort éloigné de ce qui en est. J'en userai avec la même fidélité dans ce qui me reste à faire de mon portrait; car je me suis assez étudié pour me bien connaître, et je ne manque ni d'assurance pour dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualités, ni de sincérité pour avouer franchement ce que j'ai de défauts. Premièrement, pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et je le suis à un point que depuis trois ou quatre ans à peine m'a-t-on vu rire trois ou quatre fois. J'aurais pourtant, ce me semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n'en avais point d'autre que celle qui me vient de mon tempérament; mais il m'en vient tant d'ailleurs, et ce qui m'en vient me remplir de telle sorte l'imagination, et m'occupe si fort l'esprit, que la plupart du temps ou je rêve sans dire mot ou je n'ai presque point d'attache à ce que je dis. Je suis fort resserré avec ceux que je ne connais pas, et je ne suis pas même extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connais. C'est un défaut, je le sais bien, et je ne négligerai rien pour m'en corriger; mais comme un certain air sombre que j'ai dans le visage contribue à me faire paraître encore plus réservé que je ne le suis, et qu'il n'est pas en notre pouvoir de nous défaire d'un méchant air qui nous vient de la disposition naturelle des traits, je pense qu'après m'être corrigé au dedans, il ne laissera pas de me demeurer toujours de mauvaises marques au dehors. J'ai de l'esprit et je ne fais point difficulté de le dire; car à quoi bon façonner là-dessus? Tant biaiser et tant apporter d'adoucissement pour dire les avantages que l'on a, c'est, ce me semble, cacher un peu de vanité sous une modestie apparente et se servir d'une manière bien adroite pour faire croire de soi beaucoup plus de bien que l'on n'en dit. Pour moi, je suis content qu'on ne me croie ni plus beau que je me fais, ni de meilleure humeur que je me dépeins, ni plus spirituel et plus raisonnable que je dirai que je le suis. J'ai donc de l'esprit, encore une fois, mais un esprit que la mélancolie gâte; car, encore que je possède assez bien ma langue, que j'aie la mémoire heureuse, et que je ne pense pas les choses fort confusément, j'ai pourtant une si forte application à mon chagrin que souvent j'exprime assez mal ce que je veux dire. La conversation des honnêtes gens est un des plaisirs qui me touchent le plus. J'aime qu'elle soit sérieuse et que la morale en fasse la plus grande partie; cependant je sais la goûter aussi quand elle est enjouée, et si je n'y dis pas beaucoup de petites choses pour rire, ce n'est pas du moins que je ne connaisse bien ce que valent les bagatelles bien dites, et que je ne trouve fort divertissante cette manière de badiner où il y a certains esprits prompts et aisés qui réussissent si bien. J'écris bien en prose, je fais bien en vers, et si j'étais sensible à la gloire qui vient de ce côté-là, je pense qu'avec peu de travail je pourrais m'acquérir assez de réputation. J'aime la lecture en général; celle où il se trouve quelque chose qui peut façonner l'esprit et fortifier l'âme est celle que j'aime le plus. Surtout, j'ai une extrême satisfaction à lire avec une personne d'esprit; car de cette sorte on réfléchit à tous moments sur ce qu'on lit, et des réflexions que l'on fait il se forme une conversation la plus agréable du monde, et la plus utile. Je juge assez bien des ouvrages de vers et de prose que l'on me montre; mais j'en dis peut-être mon sentiment avec un peu trop de liberté. Ce qu'il y a encore de mal en moi, c'est que j'ai quelquefois une délicatesse trop scrupuleuse, et une critique trop sévère. Je ne hais pas à entendre disputer, et souvent aussi je me mêle assez volontiers dans la dispute: mais je soutiens d'ordinaire mon opinion avec trop de chaleur et lorsqu'on défend un parti injuste contre moi, quelquefois, à force de me passionner pour celui de la raison, je deviens moi-même fort peu raisonnable. J'ai les sentiments vertueux, les inclinations belles, et une si forte envie d'être tout à fait honnête homme que mes amis ne me sauraient faire un plus grand plaisir que de m'avertir sincèrement de mes défauts. Ceux qui me connaissent un peu particulièrement et qui ont eu la bonté de me donner quelquefois des avis là-dessus savent que je les ai toujours reçus avec toute la joie imaginable, et toute la soumission d'esprit que l'on saurait désirer. J'ai toutes les passions assez douces et assez réglées: on ne m'a presque jamais vu en colère et je n'ai jamais eu de haine pour personne. Je ne suis pas pourtant incapable de me venger, si l'on m'avait offensé, et qu'il y allât de mon honneur à me ressentir de l'injure qu'on m'aurait faite. Au contraire je suis assuré que le devoir ferait si bien en moi l'office de la haine que je poursuivrais ma vengeance avec encore plus de vigueur qu'un autre. L'ambition ne me travaille point. Je ne crains guère de choses, et ne crains aucunement la mort. Je suis peu sensible à la pitié, et je voudrais ne l'y être point du tout. Cependant il n'est rien que je ne fisse pour le soulagement d'une personne affligée, et je crois effectivement que l'on doit tout faire, jusques à lui témoigner même beaucoup de compassion de son mal, car les misérables sont si sots que cela leur fait le plus grand bien du monde; mais je tiens aussi qu'il faut se contenter d'en témoigner, et se garder soigneusement d'en avoir. C'est une passion qui n'est bonne à rien au-dedans d'une âme bien faite, qui ne sert qu'à affaiblir le coeur et qu'on doit laisser au peuple qui, n'exécutant jamais rien par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les choses. J'aime mes amis, et je les aime d'une façon que je ne balancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs; j'ai de la condescendance pour eux, je souffre patiemment leurs mauvaises humeurs et j'en excuse facilement toutes choses; seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses, et je n'ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence. J'ai naturellement fort peu de curiosité pour la plus grande partie de tout ce qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j'ai moins de difficulté que personne à taire ce qu'on m'a dit en confidence. Je suis extrêmement régulier à ma parole; je n'y manque jamais, de quelque conséquence que puisse être ce que j'ai promis et je m'en suis fait toute ma vie une loi indispensable. J'ai une civilité fort exacte parmi les femmes, et je ne crois pas avoir jamais rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la peine. Quand elles ont l'esprit bien fait, j'aime mieux leur conversation que celle des hommes: on y trouve une certaine douceur qui ne se rencontre point parmi nous, et il me semble outre cela qu'elles s'expliquent avec plus de netteté et qu'elles donnent un tour plus agréable aux choses qu'elles disent. Pour galant, je l'ai été un peu autrefois; présentement je ne le suis plus, quelque jeune que je sois. J'ai renoncé aux fleurettes et je m'étonne seulement de ce qu'il y a encore tant d'honnêtes gens qui s'occupent à en débiter. J'approuve extrêmement les belles passions: elles marquent la grandeur de l'âme, et quoique dans les inquiétudes qu'elles donnent il y ait quelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s'accommodent si bien d'ailleurs avec la plus austère vertu que je crois qu'on ne les saurait condamner avec justice. Moi qui connais tout ce qu'il y a de délicat et de fort dans les grands sentiments de l'amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte; mais, de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j'ai me passe jamais de l'esprit au coeur.

La Rochefoucauld, Portrait du cardinal de Retz

Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d?élévation, d?étendue d?esprit, et plus d?ostentation que de vraie grandeur de courage. Il a une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses paroles, l?humeur facile, de la docilité et de la faiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis, peu de piété, quelques apparences de religion. Il paraît ambitieux sans l?être ; la vanité, et ceux qui l?ont conduit, lui ont fait entreprendre de grandes choses, presque toutes opposées à sa profession ; il a suscité les plus grands désordres de l?Etat, sans avoir un dessein formé de s?en prévaloir, et bien loin de se déclarer ennemi de cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n?a pensé qu?à lui paraître redoutable, et à se flatter de la fausse vanité de lui être opposé. Il a su néanmoins profiter avec habilité des malheurs publics pour se faire cardinal ; il a souffert la prison avec fermeté, et n?a dû sa liberté qu?à sa hardiesse. La paresse l?a soutenu avec gloire, durant plusieurs années, dans l?obscurité d?une vie errante et cachée. Il a conservé l?archevêché de Paris contre la puissance du cardinal Mazarin ; mais après la mort de ce ministre, il s?en est démis sans connaître ce qu?il faisait, et sans prendre cette conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa réputation. Sa pente naturelle est l?oisiveté ; il travaille néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une présence d?esprit, et il sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune lui offre, qu?il semble qu?il les ait prévues et désirées. Il aime à raconter ; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l?écoutent par des aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui a le plus contribué à sa réputation c?est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à l?amitié, quelque soin qu?il ait pris de paraître occupé de l?une ou de l?autre ; il est incapable d?envie ni d?avarice, soit par vertu, ou par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis qu?un particulier ne pouvait espérer de leur pouvoir rendre ; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit, et à entreprendre de s?acquitter. Il n?a point de goût ni de délicatesse ; il s?amuse à tout et ne se plaît à rien ; il évite avec adresse de laisser pénétrer qu?il n?a qu?une légère connaissance de toutes choses. La retraite qu?il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie ; c?est un sacrifice qu?il fait à son orgueil, sous prétexte de dévotion : il quitte la cour, où il ne peut s?attacher, et il s?éloigne du monde, qui s?éloigne de lui.

Mémoires,1662


Cardinal de Retz, Portrait de La Rochefoucauld

Il y a toujours eu du je-ne-sais-quoi en tout M. de La Rochefoucauld. Il a voulu se mêler d?intrigue, dès son enfance, et dans un temps où il ne sentait pas les petits intérêts, qui n?ont jamais été son faible ; et où il ne connaissait pas les grands, qui, d?un autre sens, n?ont pas été son fort. Il n?a jamais été capable d?aucune affaire, et je ne sais pourquoi ; car il avait des qualités qui eussent suppléé, en tout autre, celles qu?il n?avait pas. Sa vue n?était pas assez étendue, et il ne voyait pas même tout ensemble ce qui était à sa portée ; mais son bon sens, et très bon dans la spéculation, joint à sa douceur, à son insinuation et à sa facilité de m½urs, qui est admirable, devait récompenser plus qu?il n?a fait le défaut de sa pénétration. Il a toujours eu une irrésolution habituelle ; mais je ne sais même à quoi attribuer cette irrésolution. Elle n?a pu venir en lui de la fécondité de son imagination, qui n?est rien moins que vive. Je ne la puis donner à la stérilité de son jugement ; car, quoiqu?il ne l?ait pas exquis dans l?action, il a un bon fonds de raison. Nous voyons les effets de cette irrésolution, quoique nous n?en connaissions pas la cause. Il n?a jamais été guerrier, quoiqu?il fût très soldat. Il n?a jamais été, par lui-même, bon courtisan, quoiqu?il ait eu toujours bonne intention de l?être. Il n?a jamais été bon homme de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé. Cet air de honte et de timidité que vous lui voyez dans la vie civile s?était tourné, dans les affaires, en air d?apologie. Il croyait toujours en avoir besoin, ce qui joint à ses Maximes, qui ne marquent pas assez de foi en la vertu, et à sa pratique, qui a toujours été de chercher à sortir des affaires avec autant d?impatience qu?il y était entré, me fait conclure qu?il eût beaucoup mieux fait de se connaître et de se réduire à passer, comme il l?eût pu, pour le courtisan le plus poli qui eût paru dans son siècle.

Mémoires,1675-1677
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# Posté le samedi 14 janvier 2006 12:17

1ère/ Racine

Jean Racine

Une éducation janséniste

Né le 21 ou le 22 décembre 1639, Racine était le fils d'un greffier de la Ferté-Millon. Orphelin à l'âge de trois ans, il fut recueilli par sa grand-mère paternelle. En 1649 ? Racine a alors dix ans ?, cette dernière confia son éducation à une institution sans égale au XVIIe siècle, les Petites Écoles du monastère de Port-Royal. Tenues par les religieux et les «solitaires» du couvent de Port-Royal, ces écoles se distinguaient par la qualité et la «!modernité!» de leur enseignement. En effet, elles proposaient l'étude du grec et du français, quand les autres établissements, notamment ceux des jésuites, se bornaient à enseigner le latin à leurs élèves. Elles favorisaient en outre l'étude des langues étrangères et la lecture de textes intégraux ? et non pas seulement d'extraits comme c'était alors le cas dans la majorité des collèges. Racine garda de cet enseignement une solide culture classique, et en particulier une bonne connaissance des tragiques grecs (Eschyle, Sophocle, et surtout Euripide), qui furent pour son théâtre des modèles et des sources d'inspiration.

Les débuts littéraires

Le jeune étudiant fit ses débuts littéraires en composant des poèmes classiques d'inspiration profane (Ode à la nymphe de la Seine, 1660), qui furent remarqués par Chapelain, grand maître d'½uvre de la politique de Louis XIV en matière de littérature, et obtinrent un certain succès. Protégé par son oncle, vicaire général de l'évêque d'Uzès, Racine briguait un bénéfice ecclésiastique, qui ne lui fut pas accordé. Il revint alors à Paris pour se consacrer à la littérature. Après avoir écrit une Ode sur la convalescence du roi (1663) afin de s'attirer les faveurs du monarque, il fit représenter au Palais-Royal par la troupe de Molière sa première tragédie, la Thébaïde ou les Frères ennemis (1664), et l'année suivante, Alexandre le Grand, qui lui apporta le succès. Cependant, mécontent de la mise en scène de cette dernière pièce, il la retira à Molière pour la confier à une troupe rivale, celle de l'hôtel de Bourgogne, qui devait ensuite jouer toutes ses grandes tragédies. Ces deux premières pièces furent éditées très vite, ce qui témoigne du sens que Racine avait de sa carrière.

La querelle avec les jansénistes

En 1666, Pierre Nicole, qui avait été un des maîtres de Racine à Port-Royal, condamna avec vigueur le théâtre et les auteurs dramatiques dans un pamphlet intitulé les Hérésies imaginaires. Racine s'estima attaqué par cette diatribe, entra violemment en polémique avec ses anciens maîtres et les renia. La vision du monde qui se dégage de ses pièces n'en porte pas moins la marque de l'enseignement janséniste, et de sa conception pessimiste de l'Homme, soumis à la grâce divine et prisonnier d'un destin qui le dépasse.

Les grandes tragédies

Andromaque, en 1667, remporta un succès public qui égala celui qu'avait eu Corneille, trente ans plus tôt, avec le Cid. C'est pendant les dix années qui suivirent cette représentation d'Andromaque que Racine écrivit les pièces que l'on considère généralement comme ses chefs-d'½uvre. Il se forgea avec elles une réputation d'immense auteur tragique, qui ne devait plus se démentir et qui lui valut d'être élu à l'Académie française en 1673 (voir Institut de France).

Mais, à l'automne 1677, la carrière de Racine prit un tournant radical : sa dernière pièce, Phèdre, malgré son succès immense, fut attaquée violemment par ses ennemis qui dénoncèrent le caractère scandaleux de son intrigue. Sous l'influence de Madame de Maintenon, épouse du roi, la Cour évoluait alors, il est vrai, vers un rigorisme moral qui s'accordait mal avec l'art théâtral, traditionnellement jugé impie par l'Église. Soucieux de prendre ses distances avec le théâtre, Racine décida alors d'abandonner la scène. Il eut d'ailleurs bientôt l'honneur, en même temps que son ami Boileau, d'être nommé historiographe du roi, charge très honorifique et très lucrative. La même année, il se maria, se réconcilia avec les jansénistes et se mit à mener une vie de retraite et de piété, consacrant ses talents à son nouvel emploi.

Les dernières années

Racine ne revint au théâtre qu'en 1689, avec Esther et en 1691, avec Athalie, deux pièces édifiantes d'inspiration biblique, écrites à la demande de Madame de Maintenon pour les élèves de l'institution religieuse de Saint-Cyr. Il composa encore, vraisemblablement en 1697 ou 1698, un Abrégé de l'histoire de Port-Royal (posthume, 1742-1767). La piété manifeste de sa vie après 1677 et ses interventions en faveur du monastère de Port-Royal lui valurent le sobriquet posthume d'«avocat de Port-Royal!». Il est d'ailleurs possible que sa fidélité à la pensée janséniste lui ait attiré quelque disgrâce. Louis XIV se trouva toutefois assez affecté par la mort du poète, survenue le 21 avril 1699, pour accéder au codicille de son testament et autoriser son inhumation dans le cimetière de Port-Royal-des-Champs.
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# Posté le samedi 14 janvier 2006 12:09

Tales et 1ère/ textes classiques

La Rochefoucauld, Maximes, du fragment 379 : « Quand notre mérite baisse.. », jusqu?à 395 : « ? que d?en être détrompé. »

--- 379 ---
Quand notre mérite baisse, notre goût baisse aussi.

--- 380 ---
La fortune fait paraître nos vertus et nos vices, comme la lumière fait paraître les objets.

--- 381 ---
La violence qu'on se fait pour demeurer fidèle à ce qu'on aime ne vaut guère mieux qu'une infidélité.

--- 382 ---
Nos actions sont comme les bouts-rimés, que chacun fait rapporter à ce qu'il lui plaît.

--- 383 ---
L'envie de parler de nous, et de faire voir nos défauts du côté que nous voulons bien les montrer, fait une grande partie de notre sincérité.

--- 384 ---
On ne devrait s'étonner que de pouvoir encore s'étonner.

--- 385 ---
On est presque également difficile à contenter quand on a beaucoup d'amour et quand on n'en a plus guère.

--- 386 ---
Il n'y a point de gens qui aient plus souvent tort que ceux qui ne peuvent souffrir d'en avoir.

--- 387 ---
Un sot n'a pas assez d'étoffe pour être bon.

--- 388 ---
Si la vanité ne renverse pas entièrement les vertus, du moins elle les ébranle toutes.

--- 389 ---
Ce qui nous rend la vanité des autres insupportable, c'est qu'elle blesse la nôtre.

--- 390 ---
On renonce plus aisément à son intérêt qu'à son goût.

--- 391 ---
La fortune ne paraît jamais si aveugle qu'à ceux à qui elle ne fait pas de bien.

--- 392 ---
Il faut gouverner la fortune comme la santé: en jouir quand elle est bonne, prendre patience quand elle est mauvaise, et ne faire jamais de grands remèdes sans un extrême besoin.
--- 393 ---
L'air bourgeois se perd quelquefois à l'armée; mais il ne se perd jamais à la cour.

--- 394 ---
On peut être plus fin qu'un autre, mais non pas plus fin que tous les autres.

--- 395 ---
On est quelquefois moins malheureux d'être trompé de ce qu'on aime, que d'en être détrompé.






Madame de Sévigné, lettre du 15 décembre 1670 à Coulanges (le mariage de la Grande Demoiselle)

Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus digne d'envie : enfin une chose dont on ne trouve qu'une telle dans les siècles passés, encore cet exemple n'est-il pas juste; une chose que l'on ne peut pas croire à Paris (comment la pourrait-on croire à Lyon ?); une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde; une chose qui comble de joie Mme de Rohan et Mme d'Hauterive; une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire; devinez-la : je vous la donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens ? Eh bien ! il faut donc vous la dire : M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui ? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix; je vous le donne en cent. Mme de Coulanges dit : Voilà qui est bien difficile à deviner; c'est Mme de la Vallière. - Point du tout, Madame. - C'est donc Mlle de Retz ? - Point du tout, vous êtes bien provinciale. - Vraiment nous sommes bien bêtes, dites-vous, c'est Mlle Colbert ? - Encore moins. - C'est assurément Mlle de Créquy ? - Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire : il épouse dimanche, au Louvre, avec la permission du Roi, Mademoiselle, Mademoiselle de..., Mademoiselle... devinez le nom : il épouse Mademoiselle, ma foi! par ma foi! ma foi jurée! Mademoiselle, la grande Mademoiselle; Mademoiselle, fille de feu Monsieur; Mademoiselle, petite-fille de Henri IV; mademoiselle d'Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier, mademoiselle d'Orléans; Mademoiselle, cousine germaine du Roi; Mademoiselle, destinée au trône; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-même, si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer; si enfin vous nous dites des injures : nous trouverons que vous avez raison; nous en avons fait autant que vous.
Adieu; les lettres qui seront portées par cet ordinaire vous feront savoir si nous disons vrai ou non.


Le Misanthrope , Acte II, scène IV .

CLITANDRE.

Parbleu ! Je viens du Louvre, où Cléonte, au levé,
Madame, a bien paru ridicule achevé.
N' a-t-il point quelque ami qui pût, sur ses manières,
D' un charitable avis lui prêter les lumières ?

CÉLIMÈNE.
Dans le monde, à vrai dire, il se barbouille fort ;
Partout il porte un air qui saute aux yeux d' abord ;
Et lorsqu' on le revoit après un peu d' absence,
On le retrouve encor plus plein d' extravagance.

ACASTE.
Parbleu ! S' il faut parler de gens extravagants,
Je viens d' en essuyer un des plus fatigants :
Damon, le raisonneur, qui m' a, ne vous déplaise,
Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise.

CÉLIMÈNE.
C' est un parleur étrange, et qui trouve toujours
L' art de ne vous rien dire avec de grands discours ;
Dans les propos qu' il tient, on ne voit jamais goutte,
Et ce n' est que du bruit que tout ce qu' on écoute.

ELIANTE, à PHILINTE.
Ce début n' est pas mal ; et contre le prochain
La conversation prend un assez bon train.

CLITANDRE.
Timante encor, madame, est un bon caractère.

CÉLIMÈNE.
C'est de la tête aux pieds un homme tout mystère,
Qui vous jette en passant un coup d'½il égaré,
Et, sans aucune affaire, est toujours affairé.
Tout ce qu'il vous débite en grimaces abonde ;
À force de façons, il assomme le monde ;
Sans cesse il a, tout bas, pour rompre l'entretien,
Un secret à vous dire, et ce secret n'est rien ;
De la moindre vétille il fait une merveille,
Et jusques au bonjour, il dit tout à l'oreille. (?)

CLITANDRE.
Mais le jeune Cléon, chez qui vont aujourd'hui
Nos plus honnêtes gens, que dites-vous de lui ?

CÉLIMÈNE.
Que de son cuisinier il s' est fait un mérite,
Et que c'est à sa table à qui l'on rend visite.

ELIANTE.
Il prend soin d'y servir des mets fort délicats.

CÉLIMÈNE.
Oui ; mais je voudrois bien qu'il ne s' y servît pas :
C'est un fort méchant plat que sa sotte personne,
Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu'il donne.

PHILINTE.
On fait assez de cas de son oncle Damis :
Qu' en dites-vous, madame ?

CÉLIMÈNE.
Il est de mes amis.

PHILINTE.
Je le trouve honnête homme, et d'un air assez sage.

CÉLIMÈNE.
Oui ; mais il veut avoir trop d'esprit, dont j'enrage ;
Il est guindé sans cesse ; et dans tous ses propos,
On voit qu'il se travaille à dire de bons mots.
Depuis que dans la tête il s' est mis d' être habile,
Rien ne touche son goût, tant il est difficile ;
Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit,
Et pense que louer n' est pas d' un bel esprit,
Que c' est être savant que trouver à redire,
Qu'il n' appartient qu' aux sots d' admirer et de rire,
Et qu' en n' approuvant rien des ouvrages du temps,
Il se met au-dessus de tous les autres gens ;
Aux conversations même il trouve à reprendre :
Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre ;
Et les deux bras croisés, du haut de son esprit
Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.

ACASTE.
Dieu me damne, voilà son portrait véritable.

CLITANDRE.
Pour bien peindre les gens vous êtes admirable.



Molière, Le Misanthrope
(2)
ELIANTE.

L'amour, pour l' ordinaire, est peu fait à ces lois,
Et l'on voit les amants vanter toujours leur choix ;
Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable,
Et dans l'objet aimé tout leur devient aimable :
Ils comptent les défauts pour des perfections,
Et savent y donner de favorables noms.
La pâle est aux jasmins en blancheur comparable ;
La noire à faire peur, une brune adorable ;
La maigre a de la taille et de la liberté ;
La grasse est dans son port pleine de majesté ;
La malpropre sur soi, de peu d' attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée ;
La géante paroît une déesse aux yeux ;
La naine, un abrégé des merveilles des cieux ;
L' orgueilleuse a le c½ur digne d' une couronne ;
La fourbe a de l' esprit ; la sotte est toute bonne ;
La trop grande parleuse est d' agréable humeur ;
Et la muette garde une honnête pudeur.
C' est ainsi qu' un amant dont l' ardeur est extrême
Aime jusqu' aux défauts des personnes qu' il aime.

Le Misanthrope , Acte II, scène IV .


« Les obsèques de la lionne » de La Fontaine
La femme du lion mourut ;
Aussitôt chacun accourut
Pour s'acquitter envers le prince
De certains compliments de consolation
Qui sont surcroît d'affliction.
Il fit avertir sa province
Que les obsèques se feraient
Un tel jour, en tel lieu, ses prévôts y seraient
Pour régler la cérémonie,
Et pour placer la compagnie.
Jugez si chacun s'y trouva.
Le prince aux cris s'abandonna,
Et tout son antre en résonna:
Les lions n'ont point d'autre temple.
On entendit, à son exemple,
Rugir en leurs patois messieurs les courtisans.
Je définis la cour un pays où les gens,
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu'il plaît au prince, ou, s'ils ne peuvent l'être,
Tâchent au moins de le parêtre :
Peuple caméléon, peuple singe du maître ;
On dirait qu'un esprit anime mille corps :
C'est bien là que les gens sont de simples ressorts.
Pour revenir à notre affaire,
Le cerf ne pleura point. Comment eût-il pu faire ?
Cette mort le vengeait : la reine avait jadis
Etranglé sa femme et son fils.
Bref, il ne pleura point. Un flatteur l'alla dire,
Et soutint qu'il l'avait vu rire.
La colère du roi, comme dit Salomon,
Est terrible, et surtout celle du roi lion ;
Mais ce cerf n'avait pas accoutumé de lire.
Le monarque lui dit : "Chétif hôte des bois,
Tu ris ! tu ne suis pas ces gémissantes voix.
Nous n'appliquerons point sur tes membres profanes
Nos sacrés ongles : venez, loups,
Vengez la reine, immolez tous
Ce traître à ses augustes mânes."
Le cerf reprit alors :« Sire, le temps de pleurs
Est passé; la douleur est ici superflue.
Votre digne moitié, couchée entre des fleurs,
Tout près d'ici m'est apparue ;
Et je l'ai d'abord reconnue.
« Ami, m'a-t-elle dit, garde que ce convoi,
« Quand je vais chez les dieux, ne t'oblige à des larmes.
« Aux Champs Elysiens j'ai goûté mille charmes,
« Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.
« Laisse agir quelque temps le désespoir du roi:
« J'y prends plaisir.» A peine on eut ouï la chose,
Qu'on se mit à crier : " Miracle, Apothéose!"
Le cerf eut un présent, bien loin d'être puni.


Amusez les rois par des songes ;
Flattez-les, payez-les d'agréables mensonges :
Quelque indignation dont leur coeur soit rempli,
Ils goberont l'appât ; vous serez leur ami.
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# Posté le samedi 14 janvier 2006 11:44

"interdit" au moins de 14 de moyenne/ le cours complet sur la rhétorique antique

"interdit" au moins de 14 de moyenne/ le cours complet sur la rhétorique antique
Les trois genres de discours
Discours délibératif
_ « Le genre délibératif est l'un des trois grands genres de l'éloquence. Il est défini par une matière du discours : le caractère opportun ou inopportun d'une décision à prendre, de la part de particuliers ou de corps constitués, touchant aussi bien les positions idéologiques, que la morale et ses enjeux les plus concrets dans l'action. Le genre délibératif envisage aussi ce qu'on appellerait aujourd'hui les conditions de faisabilité de l'éventuelle entreprise en y incluant la considération des mours des personnes concernées. »
_ Le discours délibératif, qu'on qualifie aussi de discours politique, s'adresse à l'assemblée, au sénat. On y conseille ou déconseille sur toutes les questions portant sur la vie de la cité ou de l'État : la diplomatie, l'économie, la budgétisation, la législation, etc. Ce type de discours a donc pour finalité les décisions à prendre et on y discute de leur côté utile ou nuisible. Il faut y utiliser une argumentation par l'exemple.
Discours démonstratif
_ « Le genre démonstratif est l'un des trois grands genres de l'éloquence. Il se définit par la matière du discours : le bien ou le mal. Traditionnellement, le discours porte sur une personne : il devient donc blâme ou éloge, par rapport à l'utilité et à l'honnêteté, selon la considération de ladite personne et de ce qui a trait à elle, même après sa mort. Mais il n'y a pas de raison de limiter ce genre à un objet personnel. Le fait est qu'on loue des hommes (des dieux), parfois même, peut-être par plaisanterie, des animaux, des institutions ou des États, voire des objets inanimés. »
_ Ce genre de discours a pour dénomination grecque discours épidictique. L'auditoire est représenté par des spectateurs. Ce type de discours regroupe tous les discours d'apparat, les panégyriques (sens 1 : "Discours d'apparat prononcé devant le peuple lors des grandes fêtes religieuses, exaltant la gloire nationale et vantant les avantages de telle ou telle entreprise ou voie politique." - Source : T.L.F.I.), les oraisons funèbres, etc. On y blâme ou y loue un homme - ou une catégorie d'hommes - en mettant en avant le côté noble ou vil de son existence, de son action. L'amplification est souvent amployée dans ce type de discours. Le discours démonstratif ne dicte pas un choix, mais oriente les choix futurs. Enfin, il peut être employé à des fins pédagogiques.
Discours judiciaire
_ « Le genre judiciaire est l'un des trois grands genres de l'éloquence. Il se définit par la matière du discours : il s'agit toujours de discuter sur le vrai ou le faux, contradictoirement. Le judiciaire correspond donc à plusieurs états de la cause. »
_ Dans ce genre de discours, l'auditoire est généralement un tribunal. On vise ici à accuser (par un réquisitoire) ou à défendre (par une plaidoirie). Le discours porte sur des faits qui se sont passés. il s'agit de les établir, de les qualifier et de les juger. On fait donc appel aux notions de justice et d'injustice, et on utilise le raisonnement syllogistique et l'enthymème. L'organisation du discours est soumise à des lois : on s'adresse à un auditoire spécialisé.

L'invention
« L'invention est la première des cinq grandes parties de la rhétorique. Fondamentalement, c'est le choix de la matière à traiter dans le discours. Il s'agit toujours d'un mixte : d'une part, ce qui est directement commandé par le sujet de la cause (notamment dans le genre judiciaire), et qui concerne précisément les choses dont on va parler ; d'autre part, l'ensemble des procédures logico-discursives qui moulent le développement du discours : c'est-à-dire les lieux les plus propres à orienter le mouvement argumentatif (ce qui inclut donc, dans le judiciaire, les preuves). L'invention n'est ainsi pas complètement à l'écart de la recherche des mots, même si celle-ci relève plus pleinement de l'élocution. La qualité majeure de l'invention est évidemment le jugement. »*
L'invention (ou inventio ou heurésis) est la recherche la plus exhaustive possible, par un orateur, de tous les moyens de persuasion relatifs au thème de son discours. Ces moyens sont : les sujets, les preuves et les arguments, les lieux, les techniques de persuasion, les techniques d'amplification, la logique.

La disposition
« La disposition est une des grandes parties de la rhétorique. Elle consiste en l'organisation du discours, c'est-à-dire savoir en quel lieu on doit dire ce qu'on a à dire ; c'est aussi l'arrangement de tout ce qui entre dans le discours, selon l'ordre le plus parfait ; ou encore une utile distribution des choses ou des parties, assignant à chacune la place et le rang qu'elle doit avoir. La disposition embrasse la division et s'appuie sur des propositions. Il importe de noter que la disposition ne se réduit pas à l'observation de la suite des cinq grandes parties du discours (spécialement judiciaire) : exorde, narration, confirmation, réfutation, péroraison. Elle gouverne l'ordre des différentes propositions, des thèmes traités, des indications anecdotiques narrées, des arguments déployés, du recours à tel ou tel lieu, même lors de l'action sur les sentiments de l'auditoire, notamment dans l'exorde et dans la péroraion, et enfin pour l'insertion de l'éventuelle digression. Il faut donc admettre que l'ordre est variable selon la cause, et qu'il est toujours nécessaire d'adapter le progrès de son discours en fonction de la situation concrète, ne serait-ce, par exemple, que pour le choix de mettre d'abord ou ensuite ses arguments les plus forts ou les plus faibles. Quintilien conseillait, à titre pratique, sa méthode personnelle, en tant que praticien et non en tant que théoricien : se mettre par esprit à la place de l'adversaire pour mieux juger de la stratégie des présentations. »
La disposition (ou dispositio ou taxis) est la mise en ordre des moyens de persuasion, l'agencement et la répartition des arguments, dont résultera l'organisation interne, la composition générale et le plan du discours. Celui-ci est organisé selon les lois de la logique, de la psychologie et de la sociologie. L'organisation du discours, ainsi que la manière de le construire et de mettre en évidence certains points, sont dilués aujourd'hui dans les techniques de composition et de dissertation. Traditionnellement, la disposition se décompose en quatre parties : l'exorde, la narration, la confirmation, la péroraison. (cf. plus bas)

L'action
« L'action est une des cinq parties de la rhétorique. Elle n'est pas sans rappeler ce qu'on désignerait aujourd'hui sous le nom d'interprétation ou, en linguistique, de performance, encore que ce dernier concept ne soit pas exactement du même ordre. En tout cas, l'action peut soutenir un discours ordinaire et le rendre intéressant ou même fort, comme elle peut déclasser dans le banal ou l'inefficace un discours habile ou même puissant. L'action rapproche l'art oratoire de celui du comédien ; elle est le signe de l'individualité et de la singularité ; elle représente la composante sociale la plus forte de l'éloquence, la situant délibérément dans la vie. Traditionnellement, l'action a deux aspects : la prononciation et le geste. il semble bien que le premier soit le plus important : il s'agit de la voix. [...] »
L'action (ou pronuntiatio ou hypocrisis) est le parachèvement du travail rhétorique, l'énonciation effective du discours, la mise en ouvre des autres parties, où l'on emploie : les effets de voix, les mimiques, le regard, les techniques gestuelles. Ici, l'orateur devient acteur et doit savoir émouvoir par le geste et par les expressions du visage.

La mémoire
« La mémoire est souvent considérée comme une des cinq parties de la rhétorique. Elle est en effet indispensable à l'interprétation du discours. Quintilien va même jusqu'à dire qu'un orateur qui serait entièrement dépourvu de mémoire devrait abandonner le métier. Il faut dire que le discours doit être prononcé par cour, quitte à donner l'impression qu'on improvise : c'est le seul moyen de produire le feu nécessaire à l'efficace de son action. »
La mémorisation du discours (memoria ou mémoire) peut être intégrée à l'action : mieux on possède son discours, plus on est capable de l'adapter aux objections et d'improviser.

L'élocution
« Le sens fondamental d'élocution est de désigner l'une des cinq grandes parties de la rhétorique. C'est celle qui préside à la fois à la sélection et à l'arrangement des mots dans le discours. La qualité essentielle de l'élocution est la clarté ; c'est l'élocution qui doit recevoir les ornements du discours. Elle est également le support de l'emphase et le lieu de manifestation des sentences. Enfin, l'élocution accepte naturellement les figures. »
L'élocution (ou elocutio ou lexis) est la rédaction du discours, le point où la rhétorique rencontre la littérature. Le discours y est organisé dans le détail. Elle porte sur le style de la rédaction : elle fait appel aux figures, au choix et à la disposition des mots dans la phrase, aux effets de rythme, au niveau de langage.

L'exorde
« Un exorde est l'une des parties obligatoires du discours : c'est la première. C'est dans le genre judiciaire qu'on en voit le plus purement les enjeux. Il a pour but de rendre les juges bien intentionnés, attentifs et dociles, à l'égard de l'orateur. »
La fonction de l'exorde est essentiellement phatique : l'exorde comprend un exposé bref et clair de la question que l'on va traiter ou de la thèse que l'on va prouver. L'orateur pourra faire précéder l'exorde d'une présentation de soi. C'est la phase d'ouverture du discours.

La narration
« La narration est l'une des parties obligées du discours, notamment dans le genre judiciaire. Elle fait l'objet de nombreuses prescriptions dans les traités, aussi diverses qu'en sont les pratiques concrètes. On propose parfois qu'il n'y en ait pas : c'est possible pour les causes très simples, où l'on peut se contenter d'une proposition ; c'est d'ailleurs une vraie question pour les cas où les juges sont déjà au courant : alors, on a toujours intérêt à en faire une malgré tout, ne serait-ce que relativement courte, et fortement sélective par rapport à son propre intérêt. [...] Elle est communément mise après l'exorde ; mais il peut arriver que, pour des raisons de stratégie de variété et de division dans la disposition, on la place plus loin. »
La narration est l'exposé des faits concernant le sujet à traiter. Cet exposé doit paraître objectif : le logos y prend le pas sur la pathos et l'ethos. La narration nécessite la clarté, la brièveté, et la crédibilité.

La confirmation
« La confirmation désigne deux attitudes oratoires. Soit il s'agit de l'opposé de la réfutation : on défend alors sa position parce que l'on est l'accusateur, dans le genre judiciaire, ou parce qu'on établit le premier un avis, dans le genre délibératif. La confirmation est alors souvent d'une allure affirmative, et il arrive que certains lieux soient plus propres à la confirmation qu'à la réfutation, même si en général ce sont les mêmes qui peuvent faire l'objet du jeu affirmation-négation. D'autre part, la confirmation désigne aussi l'amplification de ses arguments, dans n'importe quelle orientation que ce soit, et dans n'importe quel genre. C'est alors l'ensemble des procédés de soutien de son propos qui est ainsi visé. »
La confirmation regroupe l'ensemble des preuves et est suivie d'une réfutation qui détruit les arguments adverses. On y utilise l'exemple, l'enthymème, l'amplification. L'amplification est l'art de trouver les meilleurs arguments et de les exposer selon une gradation en intensité.

La réfutation
« La réfutation correspond à une tâche oratoire essentielle : ou il s'agit de défendre, et tout le discours consiste en une réfutation de celui de l'accusation ; ou il s'agit de répondre aux objections mutuelles, comme dans l'altercation. On peut aussi la considérer comme une partie du discours. »

La péroraison
« La péroraison est l'une des cinq parties canoniques du discours : c'en est le couronnement. C'est dire l'importance de ce moment ultime, qui est le dernier feu de l'orateur, et doit de ce fait produire l'impression décisive pour emporter la conviction des auditeurs. »
La péroraison met fin au discours. Elle peut être longue et se diviser en parties : l'amplification où l'on insiste sur la gravité, la passion pour susciter passion ou indignation, la récapitulation où l'on résume l'argumentation. Pour Cicéron, dans De inventione, la péroraison peut être un résumé (enumeratio), un mystère (enigmatio) ou un appel à la pitié (conquestio).

# Posté le samedi 07 janvier 2006 10:28

Modifié le vendredi 22 juin 2007 07:17